Il pousse partout où l’homme ne veut pas de lui : au bord des fossés, dans les décombres, contre les murs des granges abandonnées, au fond des haies que plus personne ne taille. Le sureau noir est l’arbre des terrains vagues et des friches, celui que l’on coupe et qui repousse, celui que l’on arrache et qui revient. Cette obstination à coloniser les marges lui a valu une réputation de mauvaise herbe arborescente. C’est une erreur de jugement colossale. Car Sambucus nigra est, de tous les arbustes européens, celui qui offre la pharmacopée la plus complète : ses fleurs sont antivirales, ses baies immunostimulantes, son écorce purgative, ses feuilles insectifuges. Les anciens le savaient, qui l’appelaient « la pharmacie du pauvre » ou « l’arbre aux fées ». La médecine moderne le redécouvre, essai clinique après essai clinique, et confirme ce que les herboristes répétaient depuis des siècles : le sureau noir est un médicament qui pousse tout seul dans les haies. Cette monographie retrace l’histoire naturelle, chimique et thérapeutique d’un arbuste que l’on ferait mieux de planter que d’arracher.
II. Morphologie détaillée
III. Habitat et écologie
IV. Histoire et mythologie
V. Ethnobotanique européenne
VI. Chimie des fleurs
VII. Chimie des baies
VIII. Chimie de l’écorce et des feuilles
IX. Propriétés antivirales
X. Propriétés immunostimulantes
XI. Autres propriétés pharmacologiques
XII. Essais cliniques
XIII. Formes galéniques et posologies
XIV. Toxicité et précautions
XV. Risques de confusion
XVI. Le sureau en cuisine
XVII. Culture et récolte
XVIII. Synthèse

I. Carte d’identité botanique
Le sureau noir, Sambucus nigra L. (1753), appartient à la famille des Adoxacées (anciennement Caprifoliacées). Le genre Sambucus compte une vingtaine d’espèces réparties dans les zones tempérées et subtropicales des deux hémisphères, mais S. nigra est de loin l’espèce la plus répandue en Europe et la plus étudiée en pharmacologie.
Le nom de genre Sambucus dérive probablement du grec sambukê, qui désignait un instrument de musique à cordes triangulaire, peut-être par analogie avec les rameaux creux de l’arbuste dans lesquels on taillait des flûtes et des sarbacanes. Le nom d’espèce nigra (noir) fait référence à la couleur des baies mûres. En français, « sureau » vient du bas-latin sabucare, lui-même issu de sambucus.
La position systématique du sureau a longtemps fait débat. Linné le classait dans les Caprifoliacées avec les chèvrefeuilles. Les analyses phylogénétiques moléculaires (APG III, 2009 ; APG IV, 2016) l’ont transféré dans les Adoxacées, une petite famille qui comprend également les viornes (Viburnum) et l’adoxe musquée (Adoxa moschatellina). Ce reclassement reflète une parenté inattendue : le sureau est plus proche de la viorne obier que du chèvrefeuille.
Les synonymes taxonomiques sont nombreux : Sambucus vulgaris Lam., S. arborescens Gilib., S. medullosa Gilib. — tous aujourd’hui considérés comme des synonymes de S. nigra L. sensu stricto.
II. Morphologie détaillée
Le sureau noir est un arbuste caduc ou un petit arbre pouvant atteindre 6 à 10 mètres de hauteur, exceptionnellement 15 mètres dans des stations favorables. Le port est caractéristique : troncs multiples partant de la souche, branches arquées, cime irrégulière et étalée. La silhouette, vue de loin, évoque un parasol asymétrique.
L’écorce est d’abord lisse et vert grisâtre sur les jeunes rameaux, puis devient liégeuse, crevassée et brun-gris sur les vieux troncs. Les rameaux sont remarquables par leur moelle blanche et spongieuse qui occupe presque tout le diamètre — c’est cette moelle que les enfants évidaient pour fabriquer des sarbacanes. Les bourgeons sont opposés, ovoïdes, pourpre foncé, à écailles veloutées.
Les feuilles sont opposées, imparipennées, composées de 5 à 7 folioles ovales-lancéolées, acuminées, finement dentées, de 5 à 12 cm de long. Elles dégagent au froissement une odeur fétide caractéristique — désagréable pour l’homme, mais insectifuge.
Les fleurs, réunies en grandes corymbes aplaties de 10 à 25 cm de diamètre, apparaissent en mai-juin. Chaque fleur est petite (5-6 mm), à 5 pétales blanc crème soudés à la base, 5 étamines à anthères jaunes et un ovaire infère à 3 loges. Le parfum est puissant, musqué, légèrement citronné — reconnaissable entre tous.
Les fruits sont des baies globuleuses de 5-7 mm, rassemblées en grappes pendantes. D’abord vertes, puis rouges, elles deviennent noir violacé brillant à maturité (août-septembre). La chair est juteuse, violet foncé, contenant 3 à 5 petites graines. Le jus tache les doigts de façon tenace — c’est un indice pratique d’identification.
III. Habitat et écologie
Le sureau noir est une espèce nitrophile par excellence : il recherche les sols riches en azote, humifères, frais. On le trouve dans les haies, les lisières forestières, les décombres, les bords de rivières, les ruines, les pieds de murs, les terrains vagues. Sa présence est un bio-indicateur de sol riche en matière organique, souvent d’origine anthropique — vieux sites habités, anciennes décharges, bords de chemins où le bétail a stationné.
Son aire de répartition naturelle couvre toute l’Europe (de la Scandinavie méridionale à la Méditerranée), l’Asie occidentale (Turquie, Caucase, Iran) et l’Afrique du Nord. Il a été naturalisé dans toutes les régions tempérées du monde, y compris en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande, où il est parfois considéré comme invasif.
En France, le sureau noir est présent dans tous les départements, de la plaine à 1 500 m d’altitude environ. Il est plus abondant dans la moitié nord du pays, où les sols sont plus frais et plus riches. Dans le Midi, il se cantonne aux fonds de vallées et aux ripisylves.
Le sureau est une espèce pionnière à croissance rapide. Un rejet peut atteindre 2 mètres en un an. Cette vigueur, combinée à une reproduction efficace par les oiseaux frugivores qui dispersent ses graines (merles, grives, fauvettes, rouge-gorges), explique sa capacité à coloniser rapidement les milieux perturbés. Dans l’écologie du paysage, le sureau est un facilitateur : en attirant les oiseaux, il favorise sous son couvert la germination d’autres espèces dont les graines sont contenues dans les fientes — aubépine, houx, lierre, merisier.
Le sureau entretient une relation mutualiste complexe avec l’entomofaune. Ses fleurs attirent de nombreux pollinisateurs (syrphes, coléoptères, petits diptères), et ses baies nourrissent plus de 60 espèces d’oiseaux en Europe. Plusieurs insectes lui sont inféodés, dont le puceron noir du sureau (Aphis sambuci) et la mouche du sureau (Cheilosia semifasciata).
IV. Histoire et mythologie
Le sureau est l’un des arbustes les plus chargés de symbolisme dans les cultures européennes. En Scandinavie, il était associé à Hylde-Moer (« la Mère du sureau »), un esprit protecteur féminin qui vivait dans le tronc. Couper un sureau sans lui demander permission était considéré comme une offense grave — on risquait la maladie ou la mort d’un enfant de la maison. Hans Christian Andersen a immortalisé cette croyance dans son conte La Mère Sureau (1845).
Dans les traditions germaniques, le sureau était l’arbre de Frau Holle (Holunder en allemand, d’où le nom de l’arbre), déesse de la fertilité et de la mort. Planter un sureau près de la maison protégeait contre la foudre et les mauvais esprits. Brûler du bois de sureau dans la cheminée portait malheur — on disait que le diable entrerait par le conduit.
Dans les îles Britanniques, le sureau avait une réputation plus ambiguë. La tradition chrétienne le maudissait doublement : c’est à un sureau que Judas se serait pendu après sa trahison, et la Croix aurait été taillée dans son bois. Ces légendes sont botaniquement absurdes — le sureau ne produit pas de bois de charpente — mais elles expliquent la méfiance persistante des campagnes anglaises envers l’arbuste.
Chez les Celtes, le sureau était l’un des arbres de l’ogham (l’alphabet arboricole). Il correspondait à la treizième lune de l’année, celle de la transformation et de la mort. Les druides le considéraient comme un arbre de passage entre les mondes — ce qui rejoint le rôle de Hylde-Moer dans les traditions nordiques.
En médecine antique, les premières mentions du sureau remontent à Hippocrate (vers 400 av. J.-C.), qui recommandait une décoction d’écorce comme purgatif. Dioscoride (De Materia Medica, Ier siècle) décrit les propriétés des fleurs, des baies et de l’écorce avec une précision remarquable. Pline l’Ancien mentionne le sureau dans plusieurs passages de l’Histoire naturelle, confirmant son usage médical dans le monde romain.
V. Ethnobotanique européenne
Le sureau noir est probablement l’arbuste européen dont l’ethnobotanique est la plus riche. Chaque partie de la plante a trouvé un usage — alimentaire, médicinal, tinctorial, cosmétique ou domestique — dans les cultures paysannes de tout le continent.
Les fleurs étaient récoltées en mai-juin et séchées pour préparer des tisanes sudorifiques contre les refroidissements et les fièvres. Cette indication est attestée dans tous les herbiers européens depuis le Moyen Âge. Les fleurs fraîches entraient dans la confection de beignets (les « beignets de sureau » de la cuisine alsacienne et autrichienne), de sirop, de limonade et de vinaigre parfumé.
Les baies, récoltées en septembre, étaient transformées en confiture, en gelée, en sirop ou en vin. Le « vin de sureau », obtenu par fermentation des baies avec du sucre, était une boisson courante dans les campagnes anglaises et scandinaves. En Europe centrale, on préparait un « rob de sureau » (concentré de jus de baies cuit) utilisé comme remède pectoral tout l’hiver.
L’écorce interne (le liber), récoltée au printemps, servait de purgatif drastique. Son usage requérait de la prudence car l’effet était violent — les herboristes la réservaient aux cas de constipation opiniâtre et d’hydropisie (œdèmes).
Les feuilles fraîches, froissées et disposées dans les pièces, servaient de répulsif contre les mouches et les moustiques. On les plaçait aussi dans les garde-manger pour éloigner les insectes des provisions. En purin (macération dans l’eau pendant plusieurs semaines), les feuilles de sureau constituaient un insecticide naturel utilisé au jardin contre les pucerons, les altises et les doryphores.
Le bois, tendre et à moelle creuse, servait à fabriquer des instruments de musique rustiques (flûtes, sifflets), des canules, des bobines pour les tisserands et des sarbacanes pour les enfants. La moelle blanche, séchée, servait de support pour les coupes histologiques en microscopie — un usage qui a persisté dans les laboratoires de botanique jusqu’au XXe siècle.
Les baies fournissaient également un colorant violet-bleu utilisé pour teindre les textiles et, plus tard, pour falsifier le vin rouge — pratique qui fut interdite en France au XVIIIe siècle.
VI. Chimie des fleurs
Les fleurs de sureau noir contiennent un ensemble de composés qui expliquent leurs propriétés sudorifiques, anti-inflammatoires et antivirales. Les principaux groupes chimiques sont les suivants.
Les flavonoïdes représentent la fraction la plus étudiée. Les fleurs contiennent jusqu’à 3 % de flavonoïdes totaux, dominés par la rutine (quercétine-3-O-rutinoside), l’isoquercitrine (quercétine-3-O-glucoside) et l’hypéroside (quercétine-3-O-galactoside). Le kaempférol et ses glycosides sont également présents en quantité significative. Ces flavonoïdes sont responsables des propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires des fleurs.
Les acides phénoliques — principalement l’acide chlorogénique et l’acide caféique — contribuent à l’activité antioxydante globale. L’acide chlorogénique, le même composé que l’on trouve dans le café vert, représente jusqu’à 1,5 % de la masse sèche des fleurs.
Les triterpènes, en particulier l’acide ursolique et l’acide oléanolique, ont été identifiés dans les fleurs et possèdent des propriétés anti-inflammatoires et antivirales démontrées in vitro.
L’huile essentielle des fleurs (0,03 à 0,1 % du poids sec) contient principalement des composés terpéniques — linalol, cis-rose oxide, hotrienol — qui sont responsables du parfum musqué caractéristique. Ces composés volatils disparaissent largement au séchage, ce qui explique que les fleurs sèches aient une odeur plus discrète et un goût de foin.
Les fleurs contiennent aussi des mucilages (environ 3 % du poids sec), qui leur confèrent des propriétés émollientes, et des tanins en faible quantité.
VII. Chimie des baies
Les baies mûres de sureau noir sont remarquablement riches en composés bioactifs. Leur profil chimique diffère sensiblement de celui des fleurs, ce qui justifie des indications thérapeutiques distinctes.
Les anthocyanes sont les composés les plus abondants et les plus caractéristiques. Le jus de baies mûres contient entre 2 et 10 g/L d’anthocyanes totaux, selon les cultivars et les conditions de culture. Les deux anthocyanes majoritaires sont la cyanidine-3-O-sambubioside (un diglucoside spécifique du sureau, d’où son nom) et la cyanidine-3-O-glucoside. Ces pigments sont responsables de la couleur violet-noir intense des baies et de leur pouvoir antioxydant exceptionnel — parmi les plus élevés de tous les fruits européens.
Les baies contiennent également des flavonols (quercétine, kaempférol et leurs glycosides), des proanthocyanidines (tanins condensés) et des acides phénoliques (chlorogénique, néochlorogénique).
La teneur en vitamine C est significative : 20 à 50 mg pour 100 g de baies fraîches, soit l’équivalent d’un citron. Les baies contiennent aussi de la vitamine A (sous forme de caroténoïdes), de la vitamine B6 et du fer.
Un composé spécifique mérite une attention particulière : la lectine SNA-I (Sambucus nigra agglutinine I), une protéine capable de se lier spécifiquement aux résidus d’acide sialique présents à la surface des cellules et des virus. Cette lectine, qui a donné lieu à plus de 500 publications depuis sa découverte, est aujourd’hui un outil standard de la glycobiologie — mais elle joue aussi un rôle dans les propriétés antivirales du sureau.
Les baies non mûres (vertes ou rouges) contiennent de la sambunigrine, un glycoside cyanogénétique qui libère de l’acide cyanhydrique (HCN) par hydrolyse enzymatique. Cette toxicité disparaît à maturité et à la cuisson — raison pour laquelle les baies de sureau ne doivent jamais être consommées crues ni vertes.
VIII. Chimie de l’écorce et des feuilles
L’écorce et les feuilles contiennent des composés plus agressifs que les fleurs et les baies, ce qui explique leurs usages traditionnels plus drastiques — et les précautions nécessaires.
L’écorce interne (liber) est riche en lectines (SNA-I et SNA-IV), en glycosides cyanogénétiques (sambunigrine, prunasine) et en saponines triterpéniques. Ces saponines sont responsables de l’effet purgatif violent de l’écorce : elles irritent la muqueuse intestinale et provoquent des contractions péristaltiques intenses. L’écorce contient aussi des tanins et de l’acide valérianique.
Les feuilles contiennent les mêmes glycosides cyanogénétiques que les baies vertes (sambunigrine), mais en concentration plus élevée. Elles sont aussi riches en flavonoïdes (rutine, isoquercitrine), en acides phénoliques et en acides gras insaturés. Les composés volatils responsables de l’odeur fétide des feuilles froissées comprennent des aldéhydes et des acides gras à courte chaîne.
Les racines contiennent les concentrations les plus élevées en saponines et en lectines de toute la plante. Elles ne sont plus utilisées en phytothérapie moderne en raison de leur toxicité.

IX. Propriétés antivirales
L’activité antivirale du sureau noir est la propriété la plus étudiée et la mieux documentée. Elle concerne principalement les virus de la grippe (Influenza A et B), mais des travaux récents l’ont étendue à d’autres virus enveloppés.
Le mécanisme d’action principal est l’inhibition de l’entrée virale. Les flavonoïdes et les anthocyanes du sureau se lient aux glycoprotéines de surface du virus (hémagglutinine et neuraminidase), empêchant son attachement aux récepteurs cellulaires et sa pénétration dans la cellule hôte. Ce mécanisme a été démontré in vitro pour les souches H1N1, H3N2 et Influenza B (Roschek et al., 2009 ; Porter & Bode, 2017).
Un second mécanisme fait intervenir la stimulation de la production de cytokines. Les extraits de sureau augmentent la sécrétion d’interleukines pro-inflammatoires (IL-1β, IL-6, IL-8) et de TNF-α par les monocytes, ce qui renforce la réponse immunitaire innée contre l’infection virale (Barak et al., 2001). Cet effet est un double tranchant : bénéfique en début d’infection, il pourrait théoriquement aggraver une tempête cytokinique — un point que nous examinerons dans la section sur les précautions.
Les travaux de Madeleine Mumcuoglu (virologue israélienne, Hadassah University Medical Center) ont été pionniers dans ce domaine. Dans les années 1990, son équipe a montré qu’un extrait standardisé de baies de sureau (commercialisé sous le nom de Sambucol®) inhibait la réplication de 10 souches de virus Influenza in vitro et réduisait la durée des symptômes grippaux dans un essai clinique pilote.
Des études ultérieures ont confirmé une activité antivirale in vitro contre le virus de l’immunodéficience féline (FIV, un modèle du VIH), contre le virus respiratoire syncytial (VRS) et contre certains coronavirus humains (Weng et al., 2019). Ces résultats in vitro sont prometteurs mais n’ont pas tous été confirmés par des essais cliniques.
X. Propriétés immunostimulantes
Au-delà de l’activité antivirale directe, les extraits de sureau noir exercent un effet immunomodulateur qui renforce les défenses de l’organisme de manière non spécifique.
Les polysaccharides de haut poids moléculaire présents dans les baies (arabinogalactanes, rhamnogalacturonanes) stimulent l’activité phagocytaire des macrophages et augmentent la production d’anticorps IgG et IgA. Ces effets ont été démontrés in vitro et dans des modèles animaux (Ho et al., 2017).
Les anthocyanes, outre leur activité antivirale directe, exercent un effet anti-inflammatoire qui module la réponse immunitaire. Ils inhibent l’activation du facteur de transcription NF-κB et réduisent la production d’espèces réactives de l’oxygène (ERO) par les neutrophiles. Ce double effet — stimulation de l’immunité innée et réduction de l’inflammation excessive — est particulièrement intéressant dans le contexte des infections respiratoires virales.
Les lectines du sureau (SNA-I) ont des propriétés immunomodulatrices complexes. À faible concentration, elles stimulent la prolifération des lymphocytes T et la sécrétion d’interféron-γ. À forte concentration, elles deviennent cytotoxiques — ce qui illustre le principe paracelsien selon lequel la dose fait le poison.
Un essai clinique randomisé en double aveugle (Tiralongo et al., 2016) mené sur 312 voyageurs aériens long-courrier a montré que la prise d’un extrait de sureau (600 mg/jour, 10 jours avant et 5 jours après le vol) réduisait significativement la durée des épisodes de refroidissement (4,75 jours contre 6,88 dans le groupe placebo) et la sévérité des symptômes.
XI. Autres propriétés pharmacologiques
Les propriétés diaphorétiques (sudorifiques) des fleurs de sureau sont les plus anciennes et les plus constantes de la tradition herboriste européenne. Elles sont attribuées aux flavonoïdes et aux acides phénoliques, qui provoquent une vasodilatation périphérique et une augmentation de la sudation. Cet effet est particulièrement recherché en début de syndrome grippal, lorsque la fièvre « ne sort pas » — l’infusion de fleurs de sureau, bue chaude, aide le corps à transpirer et à faire baisser la température.
Les propriétés diurétiques des fleurs sont documentées depuis l’Antiquité. Les flavonoïdes, en particulier la rutine et l’isoquercitrine, augmentent le débit de filtration glomérulaire et l’excrétion rénale de sodium et d’eau. Cet effet diurétique est doux et progressif, sans risque d’hypokaliémie — ce qui distingue les fleurs de sureau des diurétiques de synthèse.
Les propriétés anti-inflammatoires sont documentées à la fois pour les fleurs et pour les baies. Les triterpènes (acide ursolique) inhibent la cyclo-oxygénase COX-2 et la lipoxygénase 5-LOX, réduisant la production de prostaglandines et de leucotriènes pro-inflammatoires. Cet effet a été démontré in vitro et dans des modèles animaux d’inflammation articulaire (Giovannini et al., 2016).
Les propriétés antioxydantes du sureau sont parmi les plus puissantes de tous les fruits européens. L’indice ORAC (Oxygen Radical Absorbance Capacity) du jus de sureau est de 14 697 μmol TE/100 g — soit deux fois celui de la myrtille et quatre fois celui du vin rouge. Cette capacité antioxydante est principalement due aux anthocyanes (cyanidine-3-sambubioside et cyanidine-3-glucoside).
Des études préliminaires ont mis en évidence des propriétés hypoglycémiantes. Un extrait de fleurs de sureau stimule la sécrétion d’insuline par les cellules β-pancréatiques in vitro et améliore l’absorption du glucose dans les cellules musculaires (Gray et al., 2000). Ces résultats justifient l’usage traditionnel du sureau dans les tisanes « antidiabétiques » des herboristes, mais les preuves cliniques restent insuffisantes.
XII. Essais cliniques
Le sureau noir bénéficie d’un nombre inhabituellement élevé d’essais cliniques pour une plante médicinale. La plupart portent sur l’activité anti-grippale des extraits de baies.
L’essai pionnier de Zakay-Rones et al. (1995), mené en Israël sur 40 patients atteints de grippe B confirmée virologiquement, a montré qu’un extrait standardisé de baies (Sambucol®, 15 mL quatre fois par jour) réduisait la durée des symptômes de 6 jours à 2-3 jours, avec une amélioration significative dès le deuxième jour de traitement. Les limites de cet essai sont connues : petit effectif, absence de stratification par âge, financement par le fabricant.
L’essai de Zakay-Rones et al. (2004), randomisé en double aveugle contre placebo sur 60 patients atteints de grippe A ou B en Norvège, a confirmé les résultats précédents : la durée des symptômes était réduite de 4 jours en moyenne dans le groupe sureau par rapport au placebo. L’amélioration était significative pour tous les critères évalués (fièvre, myalgies, congestion nasale, toux).
L’essai de Tiralongo et al. (2016) sur les voyageurs aériens, cité plus haut, est le plus vaste (312 participants) et le mieux conçu méthodologiquement. Il confirme un effet protecteur contre les infections respiratoires hautes, avec une réduction de la durée et de la sévérité des épisodes.
Une méta-analyse de Hawkins et al. (2019), portant sur 180 participants issus de 4 essais randomisés, conclut que la supplémentation en sureau « réduit substantiellement les symptômes des voies respiratoires supérieures » par rapport au placebo. Les auteurs soulignent toutefois que le nombre total de participants reste modeste et que des essais multicentriques de grande envergure seraient souhaitables.
Un essai clinique récent de Macknin et al. (2020), publié dans le Journal of General Internal Medicine, portant sur 87 patients atteints de grippe A, n’a pas trouvé de bénéfice significatif de l’extrait de sureau par rapport au placebo. Cet essai négatif, mené dans un contexte méthodologique rigoureux, tempère l’enthousiasme des essais précédents et rappelle que l’efficacité clinique du sureau contre la grippe n’est pas encore définitivement établie.
XIII. Formes galéniques et posologies
Tisane de fleurs. Mettre 2 cuillerées à soupe de fleurs séchées (environ 3 g) dans 250 mL d’eau froide. Porter lentement à frémissement, couper le feu et laisser infuser 10 minutes, couvert. Filtrer. Boire 3 à 4 tasses par jour en cas de refroidissement, de grippe débutante ou de fièvre. L’infusion se boit chaude pour maximiser l’effet sudorifique.
Sirop de baies. Le sirop de sureau est la forme la plus courante pour exploiter les propriétés antivirales des baies. Recette de base : cuire 500 g de baies mûres avec 200 mL d’eau pendant 20 minutes, écraser, filtrer, ajouter 300 g de sucre ou de miel au jus obtenu, porter à ébullition 2 minutes. Conserver au réfrigérateur (3 mois). Posologie : 1 cuillerée à soupe 3 à 4 fois par jour chez l’adulte, 1 cuillerée à café chez l’enfant de plus de 3 ans.
Rob de sureau. Forme galénique traditionnelle obtenue par concentration du jus de baies par cuisson prolongée, sans ajout de sucre, jusqu’à consistance de miel épais. Le rob se conserve mieux que le sirop et concentre les principes actifs. Posologie : 1 à 2 cuillerées à café par jour.
Teinture-mère de baies. Préparée par macération de baies fraîches dans l’alcool à 45° pendant 3 semaines. Posologie : 30 à 50 gouttes 3 fois par jour dans un verre d’eau.
Extrait sec standardisé. Les compléments alimentaires du commerce (gélules, comprimés) contiennent généralement un extrait sec de baies standardisé en anthocyanes (souvent 17 % de cyanidine-3-glucoside). Posologie habituelle : 300 à 600 mg par jour.
Gemmothérapie. Le macérat glycériné de bourgeons de sureau noir est utilisé en gemmothérapie à raison de 5 à 15 gouttes par jour, principalement pour ses propriétés drainantes et immunostimulantes.
Usage externe. Les fleurs en compresse (décoction concentrée refroidie, appliquée sur gaze) sont utilisées traditionnellement contre les irritations cutanées, les yeux fatigués et les gerçures.
XIV. Toxicité et précautions
Le sureau noir est une plante dont la toxicité dépend de la partie utilisée, du stade de maturité et du mode de préparation. Cette complexité exige des précautions rigoureuses.
Les baies crues, même mûres, sont émétiques (provoquent des vomissements) et purgatives lorsqu’elles sont consommées en grande quantité. Cet effet est dû à la sambunigrine résiduelle et aux lectines thermolabiles. La cuisson élimine ces composés : les baies cuites sont considérées comme sûres par toutes les pharmacopées européennes.
Les baies vertes ou non mûres sont franchement toxiques. Elles contiennent des concentrations élevées de sambunigrine, qui libère de l’acide cyanhydrique (HCN) dans le tube digestif. Les symptômes d’une intoxication incluent nausées, vomissements violents, diarrhées, douleurs abdominales, vertiges et, dans les cas graves, convulsions et détresse respiratoire. Les centres antipoison rapportent régulièrement des cas d’intoxication collective (goûters d’enfants, cueillettes mal informées).
L’écorce et les racines sont les parties les plus toxiques de la plante. Leur usage interne n’est plus recommandé en phytothérapie moderne. L’écorce fraîche est un purgatif drastique qui peut provoquer des vomissements violents, des diarrhées sanglantes et une déshydratation grave.
Les feuilles fraîches contiennent des glycosides cyanogénétiques en quantité significative. Leur usage interne est déconseillé. En usage externe (cataplasmes), elles sont considérées comme sûres.
Les fleurs sont la partie la plus sûre de la plante. Aucune toxicité significative n’a été rapportée aux doses habituelles. Elles sont inscrites à la Pharmacopée européenne et à la liste des plantes autorisées dans les compléments alimentaires.
Interactions médicamenteuses. Les extraits de sureau peuvent potentialiser l’effet des diurétiques (risque d’hypokaliémie) et des laxatifs. Une interaction théorique avec les immunosuppresseurs est plausible en raison de l’effet immunostimulant — les patients transplantés ou sous traitement immunosuppresseur devraient éviter le sureau. L’effet stimulant sur les cytokines pro-inflammatoires justifie également une prudence en cas de maladie auto-immune.
Grossesse et allaitement. En l’absence de données suffisantes, les extraits de sureau sont déconseillés pendant la grossesse et l’allaitement par précaution. Les tisanes de fleurs, à doses alimentaires, sont traditionnellement considérées comme sûres.
XV. Risques de confusion
La confusion la plus dangereuse est celle entre le sureau noir (Sambucus nigra) et le sureau hièble (Sambucus ebulus). Le hièble est une plante herbacée vivace (non ligneuse) dont les baies, disposées en corymbes dressés (non pendants), sont toxiques. L’ingestion provoque des vomissements, des diarrhées hémorragiques et une insuffisance rénale dans les cas graves.
Les critères de distinction sont les suivants :
Le sureau noir est un arbuste ou un petit arbre (2-10 m), à tronc ligneux et à écorce crevassée. Ses inflorescences (corymbes) sont planes ou légèrement bombées, ses baies mûres sont pendantes, et ses stipules sont absentes ou minuscules.
Le sureau hièble est une herbe vivace (1-2 m), sans tronc ligneux, qui meurt chaque hiver et repousse de sa souche. Ses inflorescences sont planes avec souvent 3 bractées à la base, ses baies mûres restent dressées, et ses stipules sont grandes et foliacées. L’odeur de la plante entière est encore plus fétide que celle du sureau noir.
La confusion est possible au stade de la fructification si l’on ne vérifie pas le caractère ligneux de la tige et l’orientation des grappes de baies. La règle simple : les baies du sureau noir pendent, celles du hièble restent dressées.
Le sureau à grappes (Sambucus racemosa), espèce montagnarde à baies rouges, ne prête pas vraiment à confusion avec S. nigra en raison de la couleur de ses fruits. Ses baies rouges sont faiblement toxiques crues et comestibles cuites.
XVI. Le sureau en cuisine
Le sureau noir est l’un des rares arbustes sauvages européens dont deux parties différentes — les fleurs et les baies — sont couramment utilisées en cuisine, avec des profils aromatiques radicalement distincts.
Les fleurs apportent une note musquée, florale, légèrement citronnée. Les préparations classiques incluent le sirop de fleurs de sureau (Holunderblütensirup en Autriche, elderflower cordial en Angleterre), les beignets de fleurs (les corymbes entiers trempés dans une pâte à beignet et frits — une spécialité alsacienne, autrichienne et hongroise), la limonade de sureau (macération des fleurs dans l’eau citronnée sucrée, fermentée 2-3 jours au soleil) et le vinaigre de sureau (macération dans le vinaigre de cidre pendant 2 semaines).
Les baies ont une saveur acidulée, un peu âpre, avec des notes de cassis et de mûre. Elles doivent impérativement être cuites. Les préparations classiques incluent la confiture (souvent associée à la pomme pour l’équilibre pectine/acidité), la gelée, le sirop, le vin de sureau (une tradition anglaise et scandinave), le vinaigre de sureau (avec les baies cette fois), et la sauce pour gibier (coulis de baies cuites assaisonné de cannelle et de clou de girofle).
En pâtisserie, le sirop de fleurs de sureau est devenu un ingrédient de mode dans la cuisine contemporaine — on le retrouve dans les cocktails (le célèbre Hugo, spritz au sureau et à la menthe), les sorbets, les panna cotta et les macarons.
En brasserie artisanale, les fleurs et les baies de sureau sont utilisées dans la fabrication de bières spéciales et d’hydromel. La tradition anglaise de l’elderflower wine (vin de fleurs de sureau) remonte au XVIIe siècle et connaît un regain d’intérêt dans le mouvement des boissons fermentées artisanales.

XVII. Culture et récolte
Le sureau noir est l’un des arbustes les plus faciles à cultiver — ce qui est logique pour une espèce pionnière nitrophile. Il pousse dans tous les sols, de préférence riches et frais, au soleil ou à mi-ombre. Sa rusticité est totale en France métropolitaine (zone USDA 4 à 8). Il supporte la pollution urbaine, le vent, les embruns côtiers et les tailles sévères.
La multiplication se fait facilement par boutures de bois sec en hiver (taux de reprise supérieur à 80 %) ou par semis (les graines nécessitent une stratification froide de 2-3 mois). La plantation se fait de novembre à mars, en racines nues ou en conteneur.
Plusieurs cultivars ont été sélectionnés pour la production fruitière : « Haschberg » (le plus cultivé en Europe, gros fruits, rendement élevé), « Sampo » (finlandais, adapté au froid), « Korsor » (danois, grosses grappes) et « Samyl » (autrichien, grosses fleurs). Des cultivars ornementaux existent aussi : « Black Lace » (feuillage pourpre finement découpé), « Aurea » (feuillage doré), « Laciniata » (feuilles profondément divisées).
La récolte des fleurs se fait en mai-juin, par temps sec, le matin après évaporation de la rosée. On coupe les corymbes entiers et on les fait sécher à plat sur un cadre grillagé, à l’ombre et dans un lieu ventilé, pendant 3 à 5 jours. Les fleurs sont sèches quand elles se détachent facilement de l’axe. Conservation : 1 an en bocal hermétique à l’abri de la lumière.
La récolte des baies se fait en septembre, quand les grappes entières sont pendantes et que toutes les baies sont noir violacé — aucune baie rouge ne doit subsister. On coupe la grappe entière et on égrène à la fourchette. Les baies doivent être transformées rapidement (cuisson, congélation) car elles fermentent en 24-48 heures à température ambiante.
En agroforesterie, le sureau noir suscite un intérêt croissant. Sa croissance rapide, sa capacité à fixer l’azote atmosphérique via ses mycorhizes, son rôle d’habitat pour la faune auxiliaire et la valeur de ses productions (fleurs, baies, bois de tuteurage) en font un candidat idéal pour les haies productives et les vergers-maraîchers.
XVIII. Synthèse
Le sureau noir est un paradoxe botanique et pharmacologique. C’est un arbuste banal — ubiquiste, nitrophile, rudéral — et pourtant sa chimie est d’une richesse exceptionnelle. C’est une plante partiellement toxique — baies crues, écorce, feuilles — et pourtant sa pharmacopée est l’une des plus sûres et des plus efficaces de la phytothérapie européenne, pour peu que l’on respecte les règles d’usage.
Les fleurs sont sudorifiques, diurétiques et anti-inflammatoires — idéales en début de refroidissement, de grippe ou de fièvre. Les baies cuites sont antivirales et immunostimulantes — une des rares plantes dont l’activité anti-grippale est soutenue par des essais cliniques randomisés, même si les résultats ne sont pas unanimes.
L’essentiel de la toxicité est éliminé par la cuisson (baies) et le séchage (fleurs). Les formes sûres — tisane de fleurs, sirop de baies cuites, rob, extraits standardisés — sont utilisables par l’adulte en bonne santé sans risque significatif. Les formes dangereuses — baies crues, baies vertes, écorce, racines — doivent être absolument évitées.
Le sureau noir est aussi un allié du jardin et du paysage. Sa croissance rapide, sa rusticité, sa capacité à nourrir les oiseaux et les pollinisateurs, et la valeur de ses productions font de lui un arbuste de premier choix pour les haies champêtres, les jardins nourriciers et les projets d’agroforesterie. C’est littéralement une pharmacie qui pousse dans la haie — encore faut-il savoir la lire.
Le sureau incarne mieux que tout autre arbuste le principe fondamental de la phytothérapie : la même plante peut être un poison ou un remède, selon la partie utilisée, la dose, le moment de la récolte et le mode de préparation. C’est cette complexité qui rend la botanique médicale à la fois fascinante et exigeante.
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Avertissement. Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un avis médical. Les baies de sureau ne doivent jamais être consommées crues ; les baies vertes, l’écorce et les racines sont toxiques. Le sureau ne remplace pas un traitement médical. En cas de symptômes grippaux persistants, de fièvre élevée ou de doute sur l’identification de la plante, consulter un professionnel de santé.