Argousier
Hippophae rhamnoides
Éléagnacées
28 juillet 2026 · 13 min de lecture
Hippophae rhamnoides L.
Famille (classification morphologique traditionnelle) : Éléagnacées.
L’argousier est l’un des arbustes médicinaux les plus remarquables de la flore européenne et centro-asiatique, longtemps resté dans l’ombre de la phytothérapie occidentale avant d’être redécouvert grâce à ses propriétés nutritionnelles et thérapeutiques exceptionnelles. Présent naturellement le long des torrents alpins, sur les dunes littorales et dans les haies montagnards, il se reconnaît à ses branches épineuses, ses feuilles argentées et, en automne, à ses grappes de petites baies orange vif serrées le long des rameaux.
Ce n’est pas une plante discrète. Ses baies regorgent de vitamine C à des concentrations parmi les plus élevées de la flore tempérée — 200 à 800 mg pour 100 g selon la variété et le terroir — mais aussi d’acide palmitoléique (l’oméga-7, rarissime dans le règne végétal), de caroténoïdes en abondance et de tocophérols. La médecine soviétique et chinoise l’ont utilisé bien avant que l’Occident ne s’y intéresse, notamment dans le traitement des brûlures, des ulcères gastriques et de la fragilité cutanée.
L’argousier appartient à ce groupe de plantes où la frontière entre aliment et médicament n’existe pratiquement pas. Ses baies se consomment, ses huiles se prescrivent, et le regard du pharmacognoste se superpose naturellement à celui du botaniste de terrain.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Magnoliopsida
- Ordre : Rosales
- Famille : Éléagnacées (Elaeagnaceae)
- Genre : Hippophae
- Espèce : Hippophae rhamnoides L.
- Noms vernaculaires : Argousier, grisset, saule épineux, olivette de mer, bourdaine marine, sea buckthorn (anglais), Sanddorn (allemand), облепиха (russe).
Note taxonomique : Hippophae rhamnoides est une espèce polymorphe à l’échelle eurasiatique, avec plusieurs sous-espèces reconnues selon les auteurs. En Europe occidentale, la sous-espèce nominale subsp. rhamnoides est la plus répandue, caractérisée par ses feuilles étroitement linéaires à reflets argentés. Les sous-espèces d’origine asiatique (notamment sinensis, yunnanensis, turkestanica) sont plus couramment utilisées dans les productions commerciales d’huile et de jus en raison de leur teneur plus élevée en baies par rameau.
Le genre Hippophae comprend 7 à 9 espèces selon les classements, toutes originaires d’Asie ou d’Europe. H. rhamnoides est la seule espèce présente naturellement en France.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
L’argousier est un arbuste dioïque (pieds mâles et femelles séparés) atteignant 1 à 6 m de hauteur, parfois davantage dans des conditions favorables. Il est immédiatement reconnaissable à ses rameaux très épineux — caractère qui lui vaut le nom de « saule épineux » — et à ses feuilles longuement linéaires (4–8 cm de long, 3–8 mm de large), d’un vert mat dessus et recouvertes d’écailles argentées en dessous, conférant à l’ensemble du feuillage un reflet métallique caractéristique.
Les fleurs apparaissent très tôt au printemps, avant le débourrement foliaire (mars–avril selon l’altitude). Les fleurs mâles sont groupées en épis courts ; les fleurs femelles sont solitaires ou groupées par 2–4 à l’aisselle des feuilles. Pollinisation strictement anémophile (par le vent), ce qui explique pourquoi les plantations commerciales doivent associer au moins un pied mâle pour 5 à 8 pieds femelles.
Les fruits (baies drupoïdes techniquement) ont de 5 à 12 mm de diamètre, d’un orange vif à rougeâtre à maturité, et restent accrochés aux rameaux souvent jusqu’en hiver. La pulpe est très acide (pH ~2,5), ce qui la rend difficile à consommer nature et explique l’usage traditionnel en gelées, jus dilués ou huiles.
Le système racinaire est profond et développe des nodosités fixatrices d’azote atmosphérique en symbiose avec la bactérie Frankia (comme chez l’aulne), ce qui permet à l’arbuste de coloniser des sols pauvres et permet son usage en revégétalisation des terrains dégradés.
III. PARTIES UTILISÉES
- Baies entières : consommées fraîches (rares, très acides), congelées, ou transformées en jus, purées, confitures.
- Huile de pulpe : extraite par pression à froid ou CO₂ supercritique ; couleur orange intense ; riche en oméga-7 (acide palmitoléique) et caroténoïdes.
- Huile de pépins : distincte de l’huile de pulpe ; profil différent, riche en ALA (oméga-3, ~35 %) et acide linoléique (oméga-6).
- Jus de baies : voie d’administration principale pour l’usage immunostimulant et nutritionnel.
- Feuilles : infusion astringente, usage moins documenté.
- Écorce et bois : teinture jaune traditionnelle en Asie centrale ; non employés en phytothérapie moderne.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Vitamine C (acide ascorbique). Les baies contiennent 200 à 800 mg d’acide ascorbique pour 100 g de poids frais, selon la sous-espèce, le terroir et la maturité. Cette teneur place l’argousier parmi les sources végétales les plus riches en vitamine C de la flore tempérée, dépassant l’églantier (250–800 mg/100 g), le cassis (150–180 mg/100 g) et le kiwi (~70 mg/100 g). Contrairement à de nombreuses plantes, l’acide ascorbique de l’argousier est remarquablement stable à l’extraction et au stockage congelé.
Caroténoïdes. L’argousier présente l’un des profils caroténoïdes les plus riches du règne végétal tempéré : β-carotène, α-carotène, lycopène, zéaxanthine, β-cryptoxanthine, lutéine. La teneur totale peut atteindre 30–35 mg pour 100 g de poids frais dans certaines variétés — ce qui confère à l’huile de pulpe sa couleur orange-rouge caractéristique et intense. Ces caroténoïdes sont liposolubles et passent préférentiellement dans l’huile de pulpe lors des extractions.
Acide palmitoléique (oméga-7, 16:1n-7). Constituant principal de l’huile de pulpe (30–40 % des acides gras totaux), rare dans le règne végétal à ces concentrations. Cet acide gras monoinsaturé est associé à la régénération des muqueuses et de l’épiderme. Il est bien différent de l’huile de pépins, qui est riche en ALA (oméga-3) et acide linoléique (oméga-6).
Flavonoïdes. L’isorhamnétine (3-méthylquercétine) sous forme de glucosides est le flavonoïde prédominant. Quercétine, kaempférol et leurs glycosides complètent le profil. Ces flavonoïdes sont solubles dans l’eau et se retrouvent principalement dans le jus et l’extrait aqueux.
Tocophérols et tocotriénols. Vitamine E sous forme complexe (α, β, γ, δ tocophérols et tocotriénols) dans les deux huiles. L’huile de pépins est particulièrement riche en α-tocophérol ; l’huile de pulpe contient des tocotriénols en proportions plus élevées.
Acides organiques. Acide malique et acide quinique en quantités importantes, responsables de l’acidité marquée des baies et contribuant à leur conservation naturelle.
Phytostérols. β-sitostérol, campestérol, stigmastérol — contribuant à l’activité cardioprotectrice.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Immunostimulation. La vitamine C de l’argousier stimule la prolifération et l’activité des lymphocytes T et des cellules NK (Natural Killer), augmente la production d’interféron et protège les cellules immunitaires du stress oxydatif. À hautes doses, l’ascorbate agit comme co-facteur enzymatique pour la prolyl-hydroxylase et l’hydroxylation du collagène, renforçant les barrières épithéliales.
Cicatrisation des muqueuses. L’acide palmitoléique (oméga-7) est un constituant naturel de l’épiderme et des muqueuses gastrique et intestinale. Son apport exogène favorise la régénération cellulaire en activant PPAR-α et en modulant la synthèse de prostaglandines anti-inflammatoires. Des essais cliniques chinois (gastrite atrophique, ulcère gastrique) montrent une amélioration histologique avec l’huile de pulpe.
Antioxydant. L’ORAC (Oxygen Radical Absorbance Capacity) des baies est très élevé, combinant l’action de la vitamine C (hydrosoluble), des caroténoïdes (liposolubles), des flavonoïdes et de la vitamine E. Cette triple couverture antioxydante protège à la fois les compartiments aqueux et lipidiques.
Cardioprotection. Les phytostérols inhibent compétitivement l’absorption intestinale du cholestérol. Les oméga-7 et oméga-3 (huile de pépins) modulent le rapport LDL/HDL. Les flavonoïdes inhibent l’oxydation des LDL et l’agrégation plaquettaire.
Radioprotection (préclinique). Des études soviétiques et militaires ont documenté une réduction des dommages radiques après ingestion ou application cutanée d’huile d’argousier. Le mécanisme supposé implique la capture des radicaux libres générés par les radiations ionisantes. Ces données n’ont pas été répliquées en essai contrôlé occidental.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Immunité et infections respiratoires. Des études cliniques (principalement russes et chinoises) montrent une réduction de la fréquence et de la durée des infections respiratoires hivernales avec une cure de jus de baies (100–200 mL/j). La méthodologie de ces essais est souvent ancienne et imparfaite selon les critères actuels (EBM).
Gastrite atrophique et ulcère gastrique. Des essais cliniques chinois documentent une amélioration de la muqueuse gastrique avec l’huile de pulpe (5–10 mL, 3 fois/j avant les repas), objectivée par endoscopie et biopsie. Résultats positifs mais études à petits effectifs.
Peau et muqueuses vaginales. Un essai scandinave randomisé (Larmo et al., 2014) montre une amélioration significative des symptômes d’atrophie vaginale post-ménopausique avec une huile de pépins standardisée (3 g/j, 3 mois), confirmant l’action trophique des oméga-7 sur les muqueuses.
Dyslipidémies. Plusieurs essais pilotes humains rapportent une réduction modérée du cholestérol LDL et des triglycérides avec une supplémentation en baies ou huile. Résultats insuffisants pour des recommandations cliniques formelles.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Partie | Teneur indicative | Action principale |
|---|---|---|---|
| Acide ascorbique (vit. C) | Baie | 200–800 mg/100 g | Immunostimulant, antioxydant |
| Acide palmitoléique (ω-7) | Huile de pulpe | 30–40 % des AG | Cicatrisant muqueux, trophique |
| ALA (ω-3) | Huile de pépins | ~35 % des AG | Cardioprotecteur, anti-inflammatoire |
| β-carotène | Baie / huile | Élevée (variable) | Antioxydant, pro-vitamine A |
| Zéaxanthine | Baie / huile | Importante | Protection rétinienne |
| Isorhamnétine | Baie / jus | Flavonoïde majeur | Antioxydant, anti-inflammatoire |
| α-Tocophérol (vit. E) | Huile pépins | Significative | Antioxydant lipidique |
| β-Sitostérol | Graines / huile | Phytostérol | Hypocholestérolémiant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Jus de baies : 100–200 mL/j en cure saisonnière (automne–hiver). Diluer si nécessaire (très acide). Conserver réfrigéré après ouverture.
- Huile de pulpe (per os) : 1 à 3 c. à café/j (5–15 mL), de préférence avant les repas, pour les muqueuses digestives. ⚠️ Caroténémie : coloration orangée cutanée bénigne à hautes doses.
- Huile de pépins (per os) : 1–3 g/j pour l’action cardioprotectrice et sur les muqueuses.
- Huile de pulpe (usage externe) : application cutanée pure ou en émulsion pour les muqueuses buccales, vaginales, ou la peau sèche/irritée.
- Gélules ou extraits standardisés : selon les formulations commerciales — vérifier la teneur garantie en vitamine C et en flavonoïdes.
IX. TOXICOLOGIE
Sécurité générale. L’argousier est consommé depuis des millénaires en Asie centrale et dans les régions alpines européennes, sans toxicité documentée aux doses alimentaires. Son statut d’aliment traditionnel est reconnu.
Acidité des baies. Le pH très bas (~2,5) des baies crues est contre-indiqué en cas de reflux gastro-œsophagien sévère, d’ulcère évolutif ou d’hypersensibilité à l’acidité. Les jus doivent être dilués chez les personnes à muqueuse gastrique fragile.
Caroténémie. L’huile de pulpe contenant d’énormes quantités de caroténoïdes, une consommation excessive peut provoquer une coloration orangée de la peau (caroténémie), bénigne et réversible à l’arrêt.
Interactions médicamenteuses. Interaction potentielle théorique avec les anticoagulants (vitamine K des feuilles ; oméga-3 des pépins à effet antiagrégant). Les baies elles-mêmes ne semblent pas affecter l’INR aux doses alimentaires. Prudence chez les patients sous AVK — surveiller l’INR en cas de supplémentation importante.
Grossesse. Aucune contre-indication formelle aux doses alimentaires. Absence de données de tératogénicité. Les doses médicinales élevées déconseillées par prudence.
X. USAGES HISTORIQUES
L’argousier est mentionné dans des textes médicaux tibétains et mongols remontant au VIIIe siècle, notamment dans le Gyushi (les Quatre Tantras de la médecine tibétaine), où il est recommandé pour les maladies pulmonaires, les affections cutanées et le renforcement général. En médecine ayurvédique, le genre Hippophae (connu sous le nom de Dhanya ou Amlavetasa) apparaît dans des compilations anciennes.
En Sibérie et en Russie centrale, l’argousier était employé en médecine populaire pour les affections cutanées, les brûlures et les maladies gastro-intestinales. La médecine militaire soviétique des années 1960–1980 a étudié intensivement l’huile d’argousier comme radioprotecteur, suite aux accidents nucléaires et aux besoins liés à l’ère spatiale (les cosmonautes soviétiques auraient reçu des préparations à base d’argousier).
En Chine, la médecine traditionnelle (TCM) l’utilise sous le nom de Sha Ji (沙棘). La pharmacopée chinoise reconnaît ses propriétés sur la circulation, le cœur et l’estomac. Des essais cliniques chinois des années 1980–2000, bien qu’imparfaits selon les standards EBM actuels, ont documenté son action sur la gastrite atrophique et les affections coronariennes.
En Europe alpine, les baies d’argousier étaient consommées comme aliment de survie en hiver, et leur huile utilisée comme baume contre les gerçures et les engelures. En Scandinavie, un regain d’intérêt s’est manifesté dans les années 2000 pour l’utilisation culinaire (sirops, tartinades, boissons).
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
L’argousier est un exemple remarquable de convergence entre l’alimentation et la pharmacognosie. Sa richesse chimique — combinant vitamine C hydrosoluble, oméga-7 et oméga-3 liposolubles, caroténoïdes, flavonoïdes et tocophérols — lui confère un spectre d’activité large et documenté, dans lequel chaque fraction chimique apporte une contribution spécifique à différents systèmes biologiques.
Le paradoxe de l’argousier est que ses usages les mieux documentés cliniquement (gastrite, atrophie vaginale, brûlures cutanées) sont souvent les moins connus du public occidental, qui se concentre sur sa réputation d’immunostimulant vitaminé. La réalité pharmacognosique est plus riche : c’est un trophique des muqueuses à action multimodale.
La distinction entre l’huile de pulpe et l’huile de pépins est fondamentale et souvent ignorée dans la vulgarisation : ce sont deux matières premières aux compositions et aux indications partiellement différentes. L’huile de pulpe est l’outil des muqueuses et de la peau ; l’huile de pépins est plus proche d’un acide gras cardioprotecteur.
Les données cliniques restent insuffisantes pour des recommandations formelles (niveau de preuve faible à modéré), mais le rapport bénéfice/risque est exceptionnel pour un produit alimentaire naturel consommé depuis des siècles sans toxicité notable.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Li TSC, Beveridge THJ. Sea Buckthorn (Hippophae rhamnoides L.): Production and Utilization. NRC Research Press, 2003. Monographie de référence.
- Zeb A, Mehmood S. Carotenoids contents from various sources and their potential health applications. Pakistan Journal of Nutrition. 2004;3(3):199–204.
- Suomela JP et al. Tocopherols and tocotrienols in sea buckthorn (Hippophae rhamnoides L.) berries, seeds, leaves and branches. Food Chemistry. 2006;96(4):545–551.
- Larmo PS et al. Effects of sea buckthorn oil on vaginal atrophy in postmenopausal women: a randomized, double-blind, placebo-controlled study. Maturitas. 2014;79(3):316–321. PMID 25104582.
- Christaki EV, Florou-Paneri PC. Hippophae rhamnoides L. (sea buckthorn): a plant to be rediscovered. Int J Food Sci Technol. 2010;45(7):1439–1446.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★★ Immunostimulant (vitamine C + flavonoïdes)
- ★★★★☆ Cicatrisant des muqueuses (huile oméga-7)
- ★★★★☆ Antioxydant (profil multifactoriel)
- ★★★☆☆ Cardioprotecteur (phytostérols, oméga-3, flavonoïdes)
- ★★★☆☆ Nutritif exceptionnel (vitamines C, E, caroténoïdes)
- ★★☆☆☆ Radioprotecteur (préclinique uniquement)








