Tamier commun
Tamus communis
Dioscoréacées
28 juillet 2026 · 12 min de lecture
Le Tamier commun (Tamus communis L., 1753) est une liane vivace appartenant à la famille des Dioscoréacées, dont il constitue l’unique représentant indigène en Europe occidentale. Reconnaissable à ses tiges volubiles s’enroulant dans le sens des aiguilles d’une montre autour des végétaux supports, le tamier occupe les haies, les lisières forestières, les talus ombragés et les bois clairs, du niveau de la mer jusqu’à environ 1 200 mètres d’altitude. Sa présence est commune dans toute la France méditerranéenne et atlantique, moins fréquente dans les plaines nordiques.
La plante développe un rhizome charnu, tubéreux, de couleur brun-noir en surface et blanchâtre à la coupe, dont la toxicité par voie interne est bien documentée. Ses baies rouge écarlate, disposées en grappes pendantes, sont particulièrement attrayantes pour les enfants et constituent un risque d’intoxication non négligeable. Malgré sa toxicité systémique, le tamier possède une longue tradition d’usage exclusivement externe en phytothérapie traditionnelle française, notamment comme rubéfiant et résolutif des ecchymoses, hématomes et douleurs articulaires.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Sous-règne : Tracheobionta (plantes vasculaires)
- Division : Magnoliophyta (angiospermes)
- Classe : Liliopsida (monocotylédones)
- Ordre : Dioscoreales
- Famille : Dioscoreaceae R.Br.
- Genre : Tamus L.
- Espèce : Tamus communis L., Sp. Pl. 1458 (1753)
- Synonymes : Dioscorea communis (L.) Caddick & Wilkin (2002) — nom révisé selon APG IV ; Smilax tamus L. (pro parte)
- Noms vernaculaires : Tamier commun, Herbe aux femmes battues, Couleuvrée, Vigne noire, Bryone noire (improprement), Dame-jeanne
- Statut de conservation : LC (Least Concern) — UICN Europe
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Le tamier est une liane vivace à rhizome tubéreux volumineux, parfois plurikilogrammique chez les sujets âgés, de forme irrégulière, brun-noir en surface, blanchâtre et mucilagineux à la coupe. Les tiges annuelles, herbacées, volubiles, atteignent 2 à 4 mètres de longueur et s’enroulent dans le sens dextrogyre autour des supports. Contrairement aux vrilles de Bryonia (avec laquelle le tamier est parfois confondu), Tamus communis ne possède aucune vrille.
Les feuilles sont alternes, pétiolées, cordiformes à cordées-acuminées, brillantes, vert foncé, à nervation palmée-réticulée caractéristique des Dioscoréacées. Le pétiole est long, souple, parfois tors.
L’espèce est dioïque : les pieds mâles portent des racèmes de petites fleurs verdâtres à 6 tépales étalés ; les pieds femelles portent des fleurs plus petites, groupées en grappes plus lâches, évoluant en baies ovoïdes rouge écarlate à maturité (août-novembre), regroupées en grappes pendantes, particulièrement ornementales et toxiques. Chaque baie renferme 2 à 6 graines.
III. PARTIES UTILISÉES
En phytothérapie traditionnelle, seul le rhizome frais est utilisé, exclusivement en application externe. Le rhizome est récolté à l’automne ou au début du printemps, râpé ou broyé, et appliqué directement sur la peau sous forme de cataplasme ou incorporé dans des préparations topiques (pommades, crèmes, lotions).
Contre-indication absolue : toutes les parties de la plante — rhizome, baies, feuilles — sont toxiques par voie orale. L’usage interne est formellement contre-indiqué. Les baies ne doivent jamais être ingérées. Le contact prolongé du rhizome frais avec la peau peut provoquer des irritations ou des dermatites chez les sujets sensibles.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Saponines stéroïdiques — Le rhizome de Tamus communis est particulièrement riche en saponines stéroïdiques, dont la diosgénine constitue la génine principale (aglycone). La diosgénine est un spirostanol triterpénique dont la structure a été élucidée dans les années 1940 et qui a servi de point de départ industriel à la synthèse des corticostéroïdes et des hormones stéroïdiennes (voie de Marker). Les saponines du tamier présentent une activité tensioactive marquée qui contribue à l’action rubéfiante et irritante locale par disruption membranaire des cellules épithéliales. Par voie systémique, ces saponines sont hépatotoxiques et hémolytiques.
Lectines (taxines) — Le tamier contient des lectines de type agglutinine (protéines liant spécifiquement des résidus glucidiques). Ces protéines se lient aux glycoprotéines membranaires des érythrocytes et des cellules épithéliales digestives, provoquant une agglutination cellulaire et une inflammation muqueuse sévère en cas d’ingestion. Les lectines du tamier sont structurellement apparentées aux lectines de Dioscorea spp. et aux agglutinines de Sambucus. Elles sont partiellement thermolabiles mais non détruites par la cuisson ordinaire.
Diosgénine — Spirostanol (C27H42O3, PM = 414,62 g/mol), précurseur biosynthétique des saponines stéroïdiques. La diosgénine libre dans le rhizome présente des propriétés anti-inflammatoires via l’inhibition de NF-κB et la modulation de la cyclooxygénase-2. Des études in vitro montrent également une activité anti-tumorale par induction d’apoptose (voie mitochondriale, activation de la caspase-3).
Composés oxalatés — Présence de cristaux d’oxalate de calcium raphides dans les cellules du rhizome, contribuant à l’irritation mécanique locale et au caractère urticant au toucher prolongé.
Mucilages — Polysaccharides hydrophiles à propriétés émollientes, qui en usage externe tempèrent légèrement l’action irritante des saponines et des cristaux d’oxalate.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Action rubéfiante et contre-irritante — L’application cutanée du rhizome broyé provoque une vasodilatation locale par activation des récepteurs TRPV1 (transient receptor potential vanilloid 1) et TRPA1 via les saponines et les raphides d’oxalate, entraînant une sensation de chaleur et une hyperémie locale. Ce mécanisme contre-irritant détourne la perception douloureuse centrale par activation des voies descendantes inhibitrices de la douleur (gate control théorie).
Effet résolutif sur les ecchymoses et hématomes — La fraction saponosidique favorise la résorption des dépôts sanguins sous-cutanés par augmentation de la perméabilité capillaire locale et activation des enzymes fibrinolytiques tissulaires. La diosgénine et ses dérivés inhibent localement la phospholipase A2, réduisant la cascade inflammatoire (synthèse de prostaglandines et leucotriènes) qui entretient l’inflammation péri-lésionnelle.
Activité anti-inflammatoire locale — Les saponines stéroïdiques, structurellement analogues aux glucocorticoïdes, exercent une action anti-inflammatoire locale par inhibition de NF-κB et réduction de l’expression des cytokines pro-inflammatoires (IL-1β, TNF-α, IL-6) au niveau du site d’application.
Toxicité systémique (voie interne) — Par voie orale, les lectines résistent partiellement à la digestion gastrique et se lient aux entérocytes, provoquant une entérite aiguë, des vomissements, des diarrhées sanglantes. Les saponines hémolysent les érythrocytes après absorption systémique. Les cas graves d’intoxication peuvent entraîner des troubles neurologiques, une insuffisance hépatique et rénale.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Les données cliniques contrôlées sur Tamus communis restent limitées. Les études disponibles sont principalement ethnopharmacologiques et des séries de cas. Une étude observationnelle menée en Espagne (région cantabrique) a documenté l’utilisation traditionnelle du rhizome râpé sur ecchymoses et entorses chez 87 sujets, avec satisfaction subjective élevée (78 %) sans effet indésirable cutané majeur aux doses usuelles (Morales et al., 2011).
L’EMA (European Medicines Agency) n’a pas établi de monographie pour Tamus communis, reflétant l’absence de données cliniques suffisantes selon les standards EMA. La Commission E allemande n’a pas non plus évalué cette plante. Son usage reste dans le domaine de la tradition populaire, bien documentée dans les herbiers français et méditerranéens mais non validée par des essais cliniques randomisés.
Des cas d’intoxication par ingestion accidentelle de baies, principalement chez des enfants, sont régulièrement rapportés aux centres antipoison européens. La symptomatologie inclut nausées, vomissements, douleurs abdominales et, dans les cas sévères, syndrome irritatif sévère des muqueuses digestives.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Localisation | Activité principale | Toxicité |
|---|---|---|---|---|
| Diosgénine | Saponine stéroïdique (aglycone) | Rhizome | Anti-inflammatoire, rubéfiant | Hépatotoxique (systémique) |
| Saponines stéroïdiques (glycosides) | Saponosides | Rhizome, baies | Tensioactif, rubéfiant | Hémolytique, irritant digestif |
| Lectines (agglutinines) | Glycoprotéines | Rhizome, baies, feuilles | — | Entérotoxique, agglutination érythrocytaire |
| Raphides d’oxalate de calcium | Cristaux minéraux | Rhizome, feuilles | Irritant mécanique local | Irritant muqueux |
| Mucilages polysaccharidiques | Polysaccharides | Rhizome | Émollient | Non toxique |
| Flavonoïdes (traces) | Polyphénols | Parties aériennes | Antioxydant | Non toxique |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage externe exclusivement :
- Cataplasme de rhizome frais râpé : application directe pendant 10-20 minutes, 1 à 2 fois par jour sur ecchymoses ou zones douloureuses. Rinçage soigneux après application. Ne pas appliquer sur peau lésée.
- Teinture-mère pour usage externe (TM homéopathique Tamus communis) : disponible en pharmacie française, usage en friction locale.
- Pommades et crèmes à base d’extrait de tamier : préparations magistrales incorporant l’extrait hydroalcoolique de rhizome dans un excipient lipophile (vaseline, lanoline). Ces préparations permettent une meilleure standardisation de la dose active et réduisent le risque d’irritation cutanée par rapport au rhizome frais.
- Usage homéopathique : dilutions de Tamus communis (souche TM → 3CH, 5CH, 7CH) utilisées en homéopathie pour les ecchymoses, engelures, chilblains (engelures).
Formes à proscrire absolument : décoction, tisane, teinture par voie orale, jus, tout usage alimentaire.
IX. TOXICOLOGIE
La toxicité du tamier est bien établie. La DL50 des extraits de baies chez la souris est estimée entre 150 et 300 mg/kg de poids corporel par voie intrapéritonéale. Les lectines sont les principaux agents toxiques systémiques, avec une action mitogénique et pro-apoptotique sur les cellules des muqueuses digestives. Les saponines, hautement hémolytiques, provoquent une hémolyse intravasculaire significative après absorption systémique.
Symptômes d’intoxication aiguë par ingestion : nausées et vomissements précoces (30-60 min), douleurs abdominales intenses, diarrhée parfois sanglante, brûlures buccales et pharyngées, érythème des muqueuses. Dans les cas sévères : tachycardie, hypotension, troubles neurologiques (vertiges, convulsions), insuffisance hépatique et rénale.
Prise en charge : appel immédiat au Centre Antipoison (France : 0 800 59 59 59). Lavage gastrique si ingestion récente. Traitement symptomatique. Pas d’antidote spécifique.
Irritation cutanée : les raphides d’oxalate et les saponines peuvent provoquer, lors d’un contact prolongé avec le rhizome frais, des dermites de contact et des éruptions vésiculeuses chez les sujets sensibles. Port de gants recommandé lors de la manipulation.
X. USAGES HISTORIQUES
Le tamier est mentionné dès l’Antiquité dans la pharmacopée gréco-latine. Dioscoride (Ier siècle ap. J.-C.) décrit dans son De Materia Medica (Livre IV) les propriétés résolutives et rubéfiantes de la tamos (identifiée à Tamus communis), recommandant son application externe sur les contusions et les ecchymoses. Pline l’Ancien (Historia Naturalis) évoque ses usages similaires.
Au Moyen Âge, le tamier figure dans les herbiers médiévaux sous diverses dénominations : herbe aux femmes battues (usage sur ecchymoses traumatiques, notamment associées aux violences conjugales, nom cruel mais documenté dans le folklore), couleuvrée (référence à la forme serpentine de la liane). Hildegarde de Bingen (XIIe siècle) le mentionne dans son Physica.
À la Renaissance, Matthiole (1544) et Dodonée décrivent son usage contre les « meurtrissures » et les « bosses ». La tradition française du XIXe siècle, notamment dans les campagnes bretonnes et provençales, consacre le cataplasme de rhizome râpé comme remède quasi universel des traumatismes superficiels. Certains herboristes l’employaient également, de façon hasardeuse et dangereuse, en usage interne comme purgatif drastique (pratique abandonnée et condamnée).
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Tamus communis représente un cas d’école en pharmacognosie : une plante dont l’usage traditionnel externe est cohérent avec les données phytochimiques (action rubéfiante et anti-inflammatoire locale des saponines et de la diosgénine), mais dont la voie interne est formellement contre-indiquée en raison de la toxicité combinée des lectines et des saponines hémolytiques.
La diosgénine, principal aglycone du tamier, présente un profil pharmacologique intéressant (anti-inflammatoire, potentiellement anti-tumoral, immunomodulateur) qui justifie des recherches actuelles sur des dérivés synthétiques. Cependant, la plante entière ne saurait être utilisée par voie systémique sans risque majeur.
En usage externe, le tamier constitue un rubéfiant et résolutif efficace des ecchymoses, dont l’efficacité empirique est corroborée par les mécanismes pharmacodynamiques identifiés. La standardisation des préparations topiques (pommades, teintures) permettrait une utilisation plus sécurisée et reproductible. Des essais cliniques contrôlés restent nécessaires pour valider ces usages selon les critères EBM (evidence-based medicine).
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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- Bruneton J. Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes Médicinales. 4e éd. Lavoisier Tec & Doc; 2009.
- Kopp B, Kubelka W. New saponins from Convallaria majalis. Planta Med. 1992;58(2):143-148. PMID: 1620339
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- Action résolutive sur ecchymoses et hématomes (externe) : ★★★★☆
- Effet rubéfiant et contre-irritant (externe) : ★★★★☆
- Anti-inflammatoire articulaire local : ★★★☆☆
- Antalgique local : ★★★☆☆
- Activité antimicrobienne : ★★☆☆☆
- Sécurité d’usage (voie interne — CONTRE-INDIQUÉE) : ✗ (toxique)
- Sécurité d’usage (voie externe, usage prudent) : ★★★☆☆
- Niveau de preuve clinique : ★★☆☆☆ (usage traditionnel bien documenté, essais cliniques insuffisants)









