LEPIDIUM DES CHAMPS

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Planche botanique Passerage des champs

Le lépidium des champs, ou passerage des champs, est une petite crucifère adventice des cultures et des terrains perturbés, discrète mais tenace. Membre d’un genre cosmopolite comptant plus de 200 espèces, il partage avec ses cousins — dont le célèbre cresson alénois — une saveur piquante caractéristique due aux glucosinolates. La médecine populaire européenne l’a utilisé comme dépuratif, diurétique et rubéfiant, tandis que la médecine traditionnelle du Maghreb et du Moyen-Orient l’emploie encore contre les troubles respiratoires et les douleurs articulaires. Comme beaucoup de mauvaises herbes médicinales, le lépidium des champs a été éclipsé par des espèces plus spectaculaires, mais sa richesse en glucosinolates et en composés soufrés mérite une réévaluation scientifique approfondie.

Lepidium campestre (L.) W.T.Aiton

Famille : Brassicaceae

Le lépidium des champs est de ces plantes que l’on piétine sans les voir. Il se contente d’un sol pauvre et d’un bord de chemin, il pousse dru, il part en graines vite. Mais derrière cette modestie se cache une chimie active — celle, âcre et soufrée, des crucifères — qui fonde un usage médicinal ancien et cohérent. Chaque Brassicaceae contient une petite bombe chimique, le système glucosinolate-myrosinase, et le lépidium ne fait pas exception.


I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

  • Famille : Brassicaceae (Cruciferae)
  • Genre : Lepidium
  • Espèce : Lepidium campestre (L.) W.T.Aiton
  • Noms vernaculaires : Lépidium des champs, Passerage des champs, Bourse de Judas, Field Pepperwort (anglais).

Le genre Lepidium appartient à la tribu des Lepidieae au sein des Brassicaceae. Il regroupe environ 230 espèces réparties dans le monde entier, des régions tempérées aux zones arides. L. campestre se distingue par ses silicules échancrées, ailées au sommet, et ses feuilles caulinaires embrassantes à oreillettes aiguës. Il ne doit pas être confondu avec Lepidium sativum (cresson alénois, cultivé comme condiment), Lepidium draba (passerage drave, vivace à silicules non ailées) ni avec Lepidium virginicum (espèce nord-américaine naturalisée en Europe). La distinction repose principalement sur la morphologie du fruit et des feuilles caulinaires.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Plante annuelle ou bisannuelle, de 20 à 50 cm de hauteur, à port dressé et ramifié dans la partie supérieure. Tige unique ou peu ramifiée à la base, densément pubescente-grisâtre avec des poils courts et apprimés. Feuilles basales en rosette, spatulées à oblongues, dentées à sinuées, pétiolées, disparaissant souvent à la floraison. Feuilles caulinaires sessiles, embrassantes, à oreillettes aiguës, sagittées, entières ou finement dentées, à pubescence grisâtre.

  • Fleurs : petites (2-3 mm), blanches, à 4 pétales en croix dépassant à peine les sépales, disposées en grappes terminales allongées et denses. Six étamines dont 4 longues et 2 courtes (tétradynames).
  • Fruit : silicule ovale, aplatie latéralement, échancrée au sommet, ailée dans la moitié supérieure, de 5 à 6 mm de long, contenant une graine par loge. Style très court, inclus dans l’échancrure.
  • Graines : ovoïdes, brun foncé, de 2 mm, finement ponctuées, mucilageuses au contact de l’eau.
  • Floraison : mai à juillet.
  • Habitat : cultures céréalières, friches, bords de chemins, talus, remblais, terrains secs à modérément humides, sols calcaires à neutres.
  • Répartition : Eurasie tempérée, largement naturalisé en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

ÉCOLOGIE ET CULTURE

Le lépidium des champs est une espèce pionnière des sols perturbés, calcaires à neutres, bien drainés. Il colonise les friches, les bords de route, les cultures céréalières (en particulier les chaumes), les terrains vagues et les remblais ferroviaires. Il se ressème abondamment et peut constituer des peuplements denses, en particulier dans les jachères. Annuel ou bisannuel, il passe l’hiver sous forme de rosette basale et fleurit dès le printemps suivant. En agriculture, il est étudié comme plante de couverture hivernale (protection des sols, piège à nitrates) et comme source d’huile industrielle non alimentaire. Il ne nécessite aucun soin particulier et pousse spontanément dans la plupart des régions tempérées d’Europe. Sa pollinisation est entomophile (abeilles, syrphes) et autogame (autofécondation fréquente).


III. PARTIES UTILISÉES

  • Parties aériennes (plante entière fleurie)
  • Graines
  • Racine (usage marginal)

La plante entière est récoltée en début de floraison (mai-juin) et séchée rapidement à l’ombre pour préserver les glucosinolates volatils. Les graines, plus riches en glucosinolates et en huile fixe, sont récoltées à maturité complète (juillet-août) par battage des tiges sèches. Elles conservent leur piquant caractéristique pendant plusieurs mois si elles sont stockées au sec et à l’abri de la chaleur. La racine, à saveur de raifort atténuée, est parfois utilisée en condiment dans certaines régions.


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

A. Glucosinolates et isothiocyanates

  • Glucotropaéoline (benzyl-glucosinolate) — glucosinolate majeur des graines, libérant par hydrolyse enzymatique via la myrosinase de l’isothiocyanate de benzyle (BITC), composé piquant et biologiquement très actif. La réaction se produit lors du broyage des tissus végétaux, lorsque le substrat (glucosinolate) et l’enzyme (myrosinase), séquestrés dans des compartiments cellulaires distincts, entrent en contact.
  • Sinigrine — précurseur de l’isothiocyanate d’allyle (AITC), présent en quantité variable selon les populations et les conditions de croissance.
  • Glucolépidiine — glucosinolate spécifique du genre Lepidium, à activité biologique encore peu étudiée.

B. Huile fixe des graines

  • Acide érucique (C22:1) — acide gras mono-insaturé dominant, typique des Brassicaceae non améliorées. Représente 20 à 40 % de l’huile totale.
  • Acide oléique (C18:1), acide linoléique (C18:2), acide linolénique (C18:3) — acides gras complémentaires.
  • Teneur en huile des graines : 18 à 25 % du poids sec.

C. Flavonoïdes et composés phénoliques

  • Kaempférol, quercétine et leurs glycosides — antioxydants et anti-inflammatoires.
  • Acide sinapique, acide férulique, acide p-coumarique — acides phénoliques hydroxylés à activité antioxydante.

D. Autres composés

  • Mucilages (graines) — polysaccharides émollients qui gonflent au contact de l’eau, formant un gel visqueux autour de la graine.
  • Vitamine C (acide ascorbique) — 30 à 60 mg/100 g dans les parties aériennes fraîches.
  • Composés soufrés volatils — di- et trisulfures responsables de l’odeur piquante au froissement.
  • Sels minéraux : potassium, calcium, fer, phosphore.

V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

A. Action rubéfiante et révulsive

L’isothiocyanate de benzyle (BITC) libéré par les graines broyées provoque une vasodilatation locale intense lorsqu’il est appliqué sur la peau, avec rougeur, sensation de chaleur et afflux sanguin. Cet effet rubéfiant, comparable à celui du cataplasme de moutarde (sinapisme), est utilisé en médecine populaire pour soulager les douleurs musculaires, articulaires et thoraciques par révulsion — le principe étant de créer une irritation superficielle qui détourne la douleur profonde et stimule la circulation locale.

B. Action antimicrobienne

Les isothiocyanates, en particulier le BITC et l’AITC, exercent une activité antibactérienne et antifongique à large spectre, documentée in vitro contre Staphylococcus aureus, Bacillus subtilis, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa et Candida albicans. Le mécanisme principal implique la perturbation des enzymes thiol-dépendantes des micro-organismes par alkylation irréversible des groupements sulfhydryles. Cette activité est exploitée traditionnellement par l’application de cataplasmes sur les plaies infectées.

C. Action diurétique

La tradition attribue à la plante entière un effet diurétique modéré, probablement lié aux sels de potassium, aux flavonoïdes et aux composés soufrés. Cet usage rejoint celui d’autres Brassicaceae employées comme dépuratifs printaniers (cresson, cochléaire, roquette) pour stimuler l’élimination rénale et hépatique après l’hiver.

D. Action expectorante et décongestionnante

Les composés soufrés volatils (isothiocyanates, sulfures) irritent modérément les muqueuses bronchiques par voie réflexe (réflexe gastro-pulmonaire), stimulant la sécrétion de mucus fluide et facilitant l’expectoration. Ce mécanisme est commun à plusieurs crucifères médicinales (raifort, moutarde, cresson, cochléaire) et justifie l’usage contre les bronchites, les toux grasses et les encombrements des voies respiratoires supérieures.

E. Potentiel chimiopréventif

L’isothiocyanate de benzyle (BITC) fait l’objet de recherches actives en cancérologie préventive depuis les années 1990. Il induit l’apoptose de cellules cancéreuses in vitro (lignées de cancer du poumon, du côlon, du sein, de la prostate) par activation des caspases et arrêt du cycle cellulaire. Il active également les enzymes de phase II de la détoxification hépatique (glutathion-S-transférase, quinone réductase, UDP-glucuronosyltransférase), accélérant l’élimination des carcinogènes. Ces données, obtenues principalement sur L. sativum et d’autres Brassicaceae, sont extrapolables au genre.

F. Action antioxydante

Les flavonoïdes (kaempférol, quercétine) et les acides phénoliques (acide sinapique, acide férulique) confèrent une activité antioxydante significative, complémentaire de celle des isothiocyanates qui activent la voie Nrf2/ARE de la défense antioxydante cellulaire.


VI. DONNÉES CLINIQUES

Les recherches spécifiques sur L. campestre restent limitées, la majorité des données pharmacologiques concernant le genre Lepidium dans son ensemble, notamment L. sativum (cresson alénois) et L. meyenii (maca). L’activité antimicrobienne des isothiocyanates de benzyle a été confirmée par plusieurs études in vitro. Le potentiel chimiopréventif de l’isothiocyanate de benzyle est documenté par plus de 300 publications sur des modèles cellulaires et animaux, avec des résultats encourageants sur les cancers du poumon, du côlon et de la prostate. Des études agronomiques suédoises et finlandaises évaluent L. campestre comme oléagineuse de couverture en agriculture biologique (projet CoverCress), avec un potentiel de domestication intéressant. L’analyse nutritionnelle confirme une teneur élevée en protéines (25-30 % de la graine) et en huile (20-25 %), faisant de cette plante un candidat pour l’agriculture durable.


VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Glucotropaéoline Métabolite Constituant
Myrosinase Métabolite Constituant
Isothiocyanate de benzyle Métabolite Constituant
Sinigrine Métabolite Constituant
Isothiocyanate d’allyle Métabolite Constituant

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Infusion : 3 à 5 g de plante sèche (parties aériennes) par tasse de 250 ml, infuser 10 min sous couvert. 2 à 3 tasses par jour (usage diurétique et dépuratif).
  • Graines entières : 3 à 5 g par jour, mâchées ou finement broyées dans du miel ou du yaourt (tradition maghrébine). Commencer par 1 g pour tester la tolérance digestive.
  • Cataplasme rubéfiant : graines fraîchement moulues en pâte avec de l’eau tiède, application 10 à 15 min maximum sur la peau protégée par une gaze fine. Ne pas réappliquer sur la même zone avant 24 heures.
  • Jus frais : plante fraîche broyée et pressée, 20 à 30 ml par jour dilués dans de l’eau, en cure printanière de 2 à 3 semaines.
  • Teinture : plante fraîche au 1/5 dans l’éthanol à 45 degrés. 30 à 50 gouttes, 2 à 3 fois par jour.

IX. TOXICOLOGIE

Les isothiocyanates sont des composés irritants pour la peau et les muqueuses à forte dose. L’application cutanée prolongée (plus de 20 minutes) de graines broyées provoque des brûlures vésicantes comparables à celles de la moutarde (dermite de contact irritative, voire phlyctènes). Par voie orale, un excès de graines crues peut entraîner des irritations gastriques, des nausées, des crampes abdominales et des diarrhées. L’acide érucique de l’huile des graines est cardiotoxique à forte dose chez l’animal (lésions myocardiques lipidiques observées chez le rat), mais les quantités ingérées en usage phytothérapeutique ou culinaire restent très en deçà des seuils toxiques. L’inhalation prolongée des vapeurs de graines broyées peut irriter les voies respiratoires.


CONTRE-INDICATIONS ET PRÉCAUTIONS

  • Hypothyroïdie non compensée : les glucosinolates sont goitrogènes (les isothiocyanates inhibent la captation de l’iode par la thyroïde via le symporteur NIS). Éviter toute consommation régulière en cas de dysfonction thyroïdienne.
  • Grossesse et allaitement : insuffisance de données de sécurité, éviter par précaution. Certaines traditions l’utilisent comme galactogène, mais sans validation scientifique.
  • Ulcère gastro-duodénal actif ou gastrite érosive : risque d’aggravation par les isothiocyanates irritants.
  • Peau lésée, eczémateuse ou sensible : ne pas appliquer de cataplasme de graines.
  • Enfants de moins de 6 ans : éviter l’usage interne et externe (peau fragile).

INTERACTIONS MÉDICAMENTEUSES

Interaction théorique avec les antithyroïdiens de synthèse (thiamazole, propylthiouracile) par effet goitrogène additif. Prudence avec les anticoagulants oraux de type AVK (la vitamine K1 des parties vertes pourrait réduire l’efficacité de la warfarine à forte consommation, tandis que les isothiocyanates pourraient inhiber le CYP2E1 hépatique). Interaction possible avec les substrats du cytochrome CYP1A2 (les isothiocyanates sont inducteurs de ce cytochrome). Pas d’interaction cliniquement documentée à ce jour.


X. USAGES HISTORIQUES

A. Dépuratif printanier

En Europe occidentale, la plante entière fraîche était consommée en salade ou en jus au printemps, à la manière du cresson, pour purifier le sang — un usage cohérent avec l’action diurétique, l’apport de vitamine C et la stimulation hépatique après les mois d’hiver. Les jeunes rosettes basales, récoltées avant la floraison, étaient les plus appréciées pour leur saveur piquante mais non brûlante.

B. Cataplasme rubéfiant

Les graines broyées, mélangées à de l’eau tiède pour former une pâte, étaient appliquées en cataplasme sur la poitrine (bronchites, toux grasses, pleurésies) ou sur les articulations douloureuses (rhumatismes, arthrose, lumbago), à la manière des sinapismes de moutarde. L’application ne devait pas dépasser 10 à 15 minutes pour éviter les brûlures cutanées vésicantes. Une gaze interposée entre la pâte et la peau protégeait les peaux sensibles.

C. Médecine populaire du Maghreb et du Moyen-Orient

Au Maroc, en Algérie et en Arabie, les graines de Lepidium spp. (désignées sous le nom arabe habb er-rechad ou habba sawda dans certaines régions) sont consommées mélangées au miel, au lait chaud ou à l’huile d’olive contre les affections respiratoires (toux, asthme, bronchite), les douleurs rhumatismales, la faiblesse générale et comme galactogène (stimulant la lactation). Cet usage est encore vivace aujourd’hui.

D. Condiment et aliment de disette

Les graines entières étaient parfois utilisées comme succédané du poivre dans les campagnes pauvres. Les feuilles basales, riches en vitamine C, constituaient un aliment de cueillette apprécié lors des disettes.


RÉGLEMENTATION ET STATUT

  • Non inscrit à la Pharmacopée européenne ni à la Pharmacopée française.
  • Plante alimentaire sauvage consommée occasionnellement en cueillette (feuilles, graines).
  • Non réglementé spécifiquement en tant que complément alimentaire dans l’Union européenne.
  • Les graines de Lepidium spp. sont commercialisées dans les herboristeries du Maghreb et du Moyen-Orient.
  • Espèce non menacée, localement considérée comme adventice des cultures dans toute l’Europe tempérée.

XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Le lépidium des champs est une crucifère médicinale de terrain, riche en glucosinolates (notamment la glucotropaéoline) et en isothiocyanates (notamment l’isothiocyanate de benzyle), dont l’usage traditionnel comme rubéfiant, diurétique, dépuratif et expectorant est pharmacologiquement cohérent et bien fondé. Son potentiel chimiopréventif, lié aux isothiocyanates inducteurs des enzymes de détoxification hépatique, ouvre des perspectives intéressantes mais nécessite des essais cliniques spécifiques. Son potentiel agronomique comme culture de couverture et oléagineuse alternative est activement exploré en Scandinavie. La plante mérite une réévaluation dans le cadre de la phytothérapie fondée sur les preuves, d’autant que sa disponibilité est quasi illimitée et que son profil de sécurité est bien compris. En attendant, elle reste un dépuratif printanier de bon sens et un cataplasme rubéfiant efficace, à condition de respecter les précautions d’emploi — en particulier la durée d’application et les contre-indications thyroïdiennes.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE


PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
  • ★★☆☆☆ Expectorant
  • ★★☆☆☆ Dépuratif
  • ★★☆☆☆ Antioxydant

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