
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
La molène royale, Verbascum speciosum Schrad. (synonyme : V. lanatum auct. non Gilib.), appartient à la famille des Scrophulariaceae. C’est une plante herbacée bisannuelle robuste, pouvant atteindre 100 à 200 cm de hauteur. La première année, elle développe une large rosette basale de feuilles oblongues-elliptiques, densément recouvertes d’un tomentum blanc-jaunâtre épais et laineux, longues de 20 à 40 cm. La seconde année, une tige florale dressée, cylindrique, robuste, abondamment ramifiée dans sa partie supérieure, porte des feuilles caulinaires progressivement décurrentes. L’inflorescence est un grand thyrse pyramidal composé de fascicules de 3 à 7 fleurs à chaque nœud. Les fleurs sont grandes (30 à 50 mm de diamètre), à corolle rotacée jaune vif, à 5 lobes inégaux. Les 5 étamines portent des filets densément couverts de poils laineux blanc-violacé (caractère diagnostique des Verbascum). Les anthères sont réniformes. Le fruit est une capsule ovoïde de 6 à 9 mm, contenant de très nombreuses graines brunes, ridées, minuscules (0,5-0,8 mm). Le système racinaire est un pivot puissant. L’espèce est diploïde (2n = 32) et se distingue des autres molènes par sa grande taille, ses feuilles fortement décurrentes et son inflorescence abondamment ramifiée.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Verbascum speciosum est originaire du sud-est de l’Europe (Balkans, Europe orientale, Caucase, Anatolie) et s’est naturalisé dans certaines régions d’Europe occidentale et centrale. L’espèce affectionne les milieux ouverts, secs et ensoleillés : friches, talus routiers et ferroviaires, terrains vagues, lisières forestières thermophiles, clairières, pentes rocailleuses et pelouses sèches. Elle colonise préférentiellement les sols calcaires à neutres, bien drainés, pauvres à moyennement riches, souvent caillouteux ou sablo-limoneux. La plante est xérophile et thermophile, supportant bien la sécheresse estivale grâce à son pivot profond et à la protection de son épais tomentum contre la transpiration. Elle se rencontre de la plaine à 1 500 m d’altitude. L’espèce est pionnière sur les sols perturbés et appartient aux communautés rudérales et aux ourlets thermophiles. Elle est pollinisée par les abeilles, les bourdons et les syrphes, attirés par le pollen abondant et le nectar. La banque de graines est persistante, les graines conservant leur viabilité dans le sol pendant 50 à 100 ans.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La composition chimique de Verbascum speciosum est proche de celle des autres molènes médicinales. Les fleurs contiennent des iridoïdes glycosidiques : aucubine, catalpol, harpagide et ajugol, responsables d’une part significative de l’activité anti-inflammatoire. Les saponines sont représentées par des saponines stéroïdiennes (dérivées de la digitogénine et de la gitogénine) et des saponines triterpéniques (verbascosaponine), plus concentrées dans les graines et les racines. Les flavonoïdes sont abondants dans les fleurs : lutéoline, apigénine, hespéridine, rutine et verbascosides (= actéoside, un phényléthanoïde glycoside aux propriétés antioxydantes puissantes). Les mucilages (polysaccharides à base de galactose, d’arabinose et de rhamnose) représentent 3 à 4 % du poids sec des fleurs et sont responsables de l’action émolliente. Des phytostérols (β-sitostérol, stigmastérol), des acides phénoliques (acide caféique, acide férulique) et des huiles essentielles traces (α-terpinéol, linalol) complètent le profil. Les feuilles contiennent un pigment jaune, l’acide crocétinique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les mucilages exercent une action émolliente et adoucissante en formant un film protecteur sur les muqueuses respiratoires irritées, réduisant la stimulation des récepteurs de la toux et la douleur pharyngée. Les iridoïdes (aucubine, catalpol) exercent des effets anti-inflammatoires : l’aucubine inhibe la production de TNF-α et d’IL-6 par les macrophages activés et réduit l’activation du NF-κB. Le catalpol possède des propriétés neuroprotectrices (modèles de neurodégénérescence) et hépatoprotectrices. Les saponines stéroïdiennes fluidifient le mucus bronchique en réduisant sa tension superficielle, facilitant l’expectoration. Le verbascoside (actéoside) est un puissant antioxydant (ORAC > 20 000 µmol TE/g), qui inhibe la peroxydation lipidique, piège les radicaux libres et chélate les ions métalliques. Il exerce aussi des effets anti-inflammatoires (inhibition de la 5-LOX et de la COX-2), antimicrobiens (contre Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae) et antiviraux (inhibition de la protéine kinase C et de la réplication du RSV – virus respiratoire syncytial). Les flavonoïdes (lutéoline, apigénine) complètent l’activité anti-inflammatoire et antispasmodique (relaxation des muscles lisses bronchiques).
Propriétés thérapeutiques documentées
Les propriétés thérapeutiques des molènes sont principalement documentées pour V. thapsus et V. densiflorum, mais sont extrapolables à V. speciosum en raison de la similitude de composition chimique. (1) Effet béchique et expectorant : les mucilages adoucissent la muqueuse bronchique irritée tandis que les saponines fluidifient les sécrétions. L’effet est reconnu par la Commission E et l’ESCOP pour les fleurs de Verbascum spp. (2) Effet anti-inflammatoire : les iridoïdes et le verbascoside réduisent l’inflammation des voies respiratoires supérieures (pharyngite, laryngite, trachéite). (3) Effet antimicrobien : des extraits de Verbascum spp. inhibent la croissance de bactéries responsables d’infections respiratoires et d’otites. (4) Effet analgésique auriculaire : l’huile de molène en instillation auriculaire soulage l’otalgie dans l’otite externe, confirmé par un essai clinique comparatif. (5) Effet antioxydant : le verbascoside confère une capacité antioxydante majeure aux extraits. (6) Effet émollient cutané : les mucilages adoucissent la peau irritée.
Indications en phytothérapie clinique
Les fleurs de molène (de V. thapsus, V. densiflorum, V. phlomoides et espèces apparentées dont V. speciosum) sont inscrites dans les pharmacopées européenne et française comme drogue végétale à visée béchique et expectorante. Les indications reconnues incluent : toux sèche irritative et toux productive des infections respiratoires aiguës bénignes (rhume, bronchite, trachéite), en infusion ou en sirop ; inflammation des voies respiratoires supérieures (pharyngite, laryngite) ; otalgie de l’otite externe (huile de molène en instillation). Un statut d’usage traditionnel est accordé pour le soulagement symptomatique de la toux associée au rhume. En phytothérapie clinique, la molène est souvent associée à d’autres plantes pectorales : mauve, guimauve, thym, plantain, tussilage (tisane « pectorale »). Les feuilles sont utilisées en cataplasme émollient sur les affections cutanées bénignes (gerçures, brûlures superficielles). Les bourgeons entrent dans certaines préparations de gemmothérapie.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La recherche récente sur le genre Verbascum est active, avec plusieurs axes prometteurs. Le verbascoside fait l’objet de nombreuses études pharmacologiques : des travaux montrent des effets neuroprotecteurs dans des modèles de maladie de Parkinson (protection contre la toxicité du MPTP chez la souris), des effets anticancéreux (inhibition de la prolifération de lignées tumorales de côlon, de sein et de prostate par apoptose et arrêt du cycle cellulaire) et des effets photoprotecteurs cutanés (absorption des UV-B, réduction de la production de ROS induite par les UV). Des études sur l’huile de molène en instillation auriculaire ont confirmé son efficacité dans l’otalgie de l’otite externe dans un essai comparatif (huile de molène versus anesthésique topique). Les iridoïdes des molènes sont étudiés pour leurs effets hépatoprotecteurs dans des modèles de stéatose hépatique. Des travaux de taxonomie intégrative (morphologie, chimiotaxonomie, génétique moléculaire) clarifient les limites entre espèces dans ce genre notoirement complexe. Des études de chimiotaxonomie montrent que le profil en iridoïdes et en verbascoside varie significativement entre les espèces de Verbascum, ce qui a des implications pour le contrôle qualité des drogues végétales.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Mucilages | Polysaccharides | Émollients, antitussifs |
| Saponosides | Saponines | Expectorants |
| Verbascoside, aucubine | Iridoïdes / phénylpropanoïdes | Anti-inflammatoires |
| Flavonoïdes | Flavonols | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion de fleurs séchées : 1,5 à 2 g de fleurs pour 250 mL d’eau (départ à froid), infuser 10 à 15 min, filtrer soigneusement à travers un linge fin pour éliminer les poils staminaux irritants ; 3 à 4 tasses par jour. Décoction de feuilles (usage externe) : 30 à 50 g de feuilles séchées pour 1 L d’eau, bouillir 10 min ; en compresses ou ajoutée à l’eau du bain. Teinture-mère (fleurs fraîches, 1:5, éthanol 40 %) : 30 à 50 gouttes, 3 fois par jour. Sirop de molène : préparer une infusion concentrée (100 g de fleurs pour 500 mL d’eau), filtrer, ajouter 500 g de miel ; 1 à 2 cuillères à soupe 3 fois/jour. Huile de molène (usage auriculaire) : fleurs fraîches macérées dans l’huile d’olive pendant 3 à 4 semaines au soleil ; 2 à 3 gouttes tièdes dans l’oreille, 2 à 3 fois/jour (uniquement si le tympan est intact). Cataplasme de feuilles : feuilles fraîches ramollies à la vapeur, appliquées sur la zone affectée. La filtration soigneuse des infusions est essentielle pour éviter l’irritation de la gorge par les poils des étamines.
IX. TOXICOLOGIE
Les préparations de molène sont généralement bien tolérées. La contre-indication principale est l’allergie connue aux Scrophulariacées. Les fleurs non filtrées peuvent provoquer une irritation mécanique de la gorge et de l’œsophage due aux poils staminaux ; il est impératif de filtrer l’infusion à travers un tissu fin ou un filtre papier. L’instillation auriculaire d’huile de molène est formellement contre-indiquée en cas de perforation tympanique (risque d’infection de l’oreille moyenne). L’usage est déconseillé pendant la grossesse et l’allaitement par principe de précaution (absence de données de sécurité). Les graines ne doivent pas être utilisées en raison de leur teneur élevée en saponines ichtyotoxiques et de la présence de roténone dans certaines espèces. Les patients sous anticoagulants devraient être informés de la teneur en coumarines (scopolétine) de certaines molènes, bien que le risque d’interaction soit cliniquement négligeable. Les enfants de moins de 12 ans ne doivent utiliser que les préparations de fleurs en infusion, aux doses adaptées.
Interactions médicamenteuses
Les interactions médicamenteuses documentées pour les molènes sont très limitées. Les mucilages peuvent théoriquement retarder l’absorption de médicaments pris simultanément par voie orale, en formant un gel visqueux dans l’estomac ; un intervalle de 30 à 60 minutes est recommandé par prudence. Les saponines pourraient modifier la perméabilité intestinale et altérer l’absorption de certains médicaments, mais cet effet n’a pas été démontré cliniquement. Le verbascoside est un inhibiteur modeste du CYP1A2 in vitro, mais les concentrations plasmatiques atteintes après ingestion de tisane sont probablement insuffisantes pour induire des interactions significatives. L’aucubine n’est pas connue pour interagir avec des médicaments. En pratique clinique, les préparations de molène sont considérées comme dépourvues d’interactions médicamenteuses significatives aux doses thérapeutiques habituelles. Aucun cas clinique d’interaction n’a été publié.
Toxicologie
La toxicité des fleurs et des feuilles de molène est très faible. Aucune donnée de DL50 spécifique à V. speciosum n’est disponible, mais les extraits aqueux de fleurs de Verbascum spp. sont considérés comme atoxiques aux doses thérapeutiques. Les effets indésirables rapportés se limitent à des cas rares de dermatite de contact (irritation par les poils des feuilles et des étamines) et de troubles gastro-intestinaux légers (nausées) en cas de surdosage. Les graines sont plus problématiques : elles contiennent des saponines stéroïdiennes à concentration élevée, qui sont ichtyotoxiques (toxiques pour les poissons à partir de 10 mg/L dans l’eau) et hémolytiques in vitro. L’ingestion d’une grande quantité de graines pourrait provoquer des troubles gastro-intestinaux sévères (vomissements, diarrhée, crampes). Certaines espèces de Verbascum ont été rapportées comme contenant des traces de roténone (insecticide naturel) dans les graines, mais cela n’a pas été confirmé pour V. speciosum. Les études de génotoxicité des extraits aqueux de fleurs sont négatives. L’usage des fleurs en tisane est considéré comme sûr.
X. USAGES HISTORIQUES
Les molènes sont utilisées en médecine populaire depuis l’Antiquité. Dioscoride décrit le phlomos (molène) comme émollient et anti-inflammatoire pour les affections respiratoires. Les usages traditionnels de V. speciosum sont largement partagés avec ceux de V. thapsus L. (bouillon-blanc) et des autres grandes molènes. En médecine populaire balkanique et orientale, les fleurs et les feuilles de la molène royale étaient utilisées en infusion pectorale contre la toux, les bronchites et les catarrhes des voies respiratoires. Les fleurs macérées dans l’huile d’olive (huile de molène) servaient en instillation auriculaire contre les otalgies et les otites externes. Les feuilles, appliquées en cataplasme, soignaient les affections cutanées (brûlures légères, engelures, hémorroïdes). Les tiges sèches, trempées dans le suif ou la cire, servaient de torches et de mèches de chandelles (d’où le nom populaire anglais de « candlewick plant »). Les graines, contenant des saponines ichtyotoxiques, étaient jetées dans l’eau pour étourdir les poissons (pêche à la molène), une pratique attestée depuis l’Antiquité mais aujourd’hui interdite.
Conservation et culture
Verbascum speciosum n’est pas menacé à l’échelle mondiale et n’est pas inscrit sur les listes rouges de l’UICN. L’espèce peut toutefois être localement rare aux marges de son aire de répartition. La culture est aisée : le semis se fait en place ou en godets au printemps ou à l’automne, les graines étant très fines et nécessitant la lumière pour germer (ne pas couvrir). La levée a lieu en 2 à 4 semaines à 15-20 °C. La plante fleurit la deuxième année et meurt après la fructification (bisannuelle monocarpique), mais elle se ressème abondamment. Elle préfère les sols calcaires, bien drainés, pauvres, en plein soleil. Elle tolère la sécheresse et les sols caillouteux. La récolte des fleurs se fait manuellement, fleur par fleur, au fur et à mesure de leur ouverture (les fleurs s’ouvrent successivement de bas en haut sur la hampe). Le séchage doit être rapide, à l’ombre, à 40 °C maximum, pour conserver la couleur jaune et la teneur en mucilages. Les fleurs séchées sont hygroscopiques et doivent être conservées en récipient hermétique, à l’abri de la lumière. La plante est mellifère et constitue un excellent choix pour les jardins naturalistes et les aménagements de biodiversité.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
MOLÈNE ROYALE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Émollient / pectoral (usage traditionnel)
- ★★★☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Antitussif
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire