
Morinda citrifolia L. — Noni
Le Morinda citrifolia L., communément appelé noni, pomme-chien ou fromager, est un arbre fruitier de la famille des Rubiacées, originaire de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie. Figure majeure des pharmacopées traditionnelles polynésiennes, indiennes et caribéennes, le noni a connu un engouement commercial spectaculaire depuis la fin des années 1990, porté par des allégations de santé allant de l’immunostimulation au traitement du cancer. Sa composition phytochimique, dominée par des iridoïdes, des anthraquinones et des polysaccharides, a fait l’objet de nombreuses études précliniques, mais les données cliniques restent limitées. La présente monographie propose un examen critique et exhaustif de cette plante aussi populaire que controversée.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Règne : Plantae
Sous-règne : Tracheobionta
Division : Magnoliophyta
Classe : Magnoliopsida
Sous-classe : Asteridae
Ordre : Gentianales
Famille : Rubiaceae
Genre : Morinda L.
Espèce : Morinda citrifolia L. (1753)
Le genre Morinda comprend environ 80 espèces d’arbres, arbustes et lianes, distribués dans les régions tropicales et subtropicales des deux hémisphères. Le nom générique dérive du latin morus (mûrier) et indica (de l’Inde), en référence à la ressemblance du fruit avec celui du mûrier. L’épithète citrifolia (feuilles de citronnier) fait référence à la forme des feuilles, rappelant celles des agrumes.
La famille des Rubiacées est l’une des plus vastes familles de dicotylédones, comprenant environ 13 500 espèces réparties en 611 genres. Elle se caractérise par ses feuilles opposées à stipules interpétiolaires, ses fleurs gamopétales et ses fruits variés. Le genre Morinda se distingue par ses inflorescences à fleurs soudées entre elles par les ovaires, formant un fruit composé (syncarpe) caractéristique.
Les noms vernaculaires sont extrêmement nombreux, reflétant l’étendue de la distribution et des usages : noni (hawaïen, devenu international), nono (tahitien), ach ou aak (hindi), mengkudu (malais), pain killer tree (caribéen), pomme-chien (Antilles françaises), fromager (Réunion, Maurice).
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Morinda citrifolia est un arbre de petite à moyenne taille, à feuillage persistant, pouvant atteindre 3 à 10 mètres de hauteur (rarement 15 mètres), à croissance rapide et à port étalé.
Tronc et écorce : Le tronc est droit ou légèrement tortueux, de 10 à 30 cm de diamètre, à ramification basse. L’écorce est lisse à finement rugueuse, de couleur gris brunâtre, marquée de lenticelles. Le bois est mou, à cœur jaunâtre.
Rameaux : Les rameaux sont quadrangulaires (à section carrée), glabres, verts devenant brunâtres, marqués de cicatrices foliaires proéminentes. Cette section quadrangulaire est un caractère diagnostique important pour l’identification.
Feuilles : Les feuilles sont opposées, simples, grandes, de 15 à 40 cm de long sur 7 à 20 cm de large, elliptiques à ovales-oblongues, à base cunéiforme à arrondie, à sommet aigu, à marge entière, glabres et luisantes sur les deux faces, de couleur vert foncé, devenant jaunâtres avant la chute. La nervation est pennée, avec 6 à 8 paires de nervures secondaires proéminentes sur la face inférieure, jointes par une nervure marginale. Le pétiole est robuste, de 1 à 2 cm. Les stipules sont interpétiolaires, triangulaires, de 1 à 1,5 cm, soudées en une gaine à la base.
Inflorescence : Les inflorescences sont des capitules globuleux de 1 à 2 cm de diamètre, portés sur un pédoncule axillaire de 1 à 3 cm, opposés aux feuilles. Chaque capitule porte 50 à 150 fleurs dont les ovaires sont soudés entre eux. Les fleurs sont petites, tubulaires, pentamères, de couleur blanc crème. Le calice est une couronne tronquée, à peine lobée. La corolle est en forme d’entonnoir, à 5 lobes étalés, de 8 à 12 mm de long. Les 5 étamines sont insérées sur le tube de la corolle. L’ovaire est infère, biloculaire, contenant un ovule par loge. La floraison est continue tout au long de l’année en conditions tropicales.
Fruit : Le fruit est un syncarpe (fruit composé résultant de la fusion des ovaires de toutes les fleurs du capitule), ovoïde à globuleux, de 5 à 12 cm de long sur 3 à 7 cm de diamètre. Il est vert à l’état immature, devenant blanc translucide à jaunâtre à maturité, d’aspect bosselé (chaque bosse correspondant à un fruitelet individuel). La chair est molle, juteuse, de couleur blanc crème. Le fruit mûr dégage une odeur forte et désagréable, rappelant le fromage fermenté (d’où le nom de « fromager »), due à la présence d’acides gras à chaîne courte (acide butyrique, acide hexanoïque). Chaque fruitelet contient une graine aplatie, brun foncé, de 6 à 8 mm, munie d’une chambre à air qui lui permet de flotter, facilitant la dissémination par l’eau de mer.
Écologie et répartition géographique
Morinda citrifolia présente une distribution pantropicale, considérée comme l’une des plus vastes parmi les plantes phanérogames. Son aire d’origine s’étend de l’Asie du Sud-Est (Inde, Sri Lanka, Malaisie, Indonésie) à l’Australie et aux îles du Pacifique (Polynésie, Mélanésie, Micronésie). L’espèce a été introduite et naturalisée dans les Caraïbes, en Amérique centrale, en Afrique tropicale et à Madagascar.
La dispersion de cette espèce est intimement liée aux migrations humaines, en particulier aux navigateurs austronésiens qui ont colonisé le Pacifique entre 3 000 et 1 000 ans avant notre ère, emportant le noni comme plante médicinale et alimentaire de survie. Les graines, capables de flotter en mer pendant des mois grâce à leur chambre à air et de germer après immersion prolongée dans l’eau salée, ont également contribué à la colonisation naturelle des rivages tropicaux.
L’espèce est remarquablement tolérante à une large gamme de conditions environnementales : sols côtiers sableux, calcaires coralliens, sols volcaniques, latérites acides. Elle supporte la salinité, les embruns, les vents violents, la sécheresse temporaire et les inondations occasionnelles. Elle pousse depuis le niveau de la mer jusqu’à environ 800 mètres d’altitude, dans des zones recevant 500 à 5 000 mm de précipitations annuelles, avec un optimum entre 1 500 et 3 000 mm. Les températures optimales se situent entre 20 et 35 °C, et l’espèce ne tolère pas le gel.
Dans son habitat naturel, le noni est une espèce pionnière des littoraux tropicaux, poussant en bordure de plage, dans les fourrés littoraux, en lisière de forêt côtière et dans les formations secondaires. Sa croissance est rapide (fructification dès 1,5 à 2 ans après la germination) et sa production de fruits est continue et abondante.
Conservation et écologie de l’espèce
Morinda citrifolia n’est pas une espèce menacée. Au contraire, elle est extrêmement résistante et envahissante dans certaines régions tropicales. Sa tolérance aux sols salins, aux embruns et aux conditions difficiles en fait un colonisateur efficace des rivages perturbés. La capacité de ses graines à flotter dans l’eau de mer pendant des mois assure une dispersion efficace à longue distance.
L’espèce est largement cultivée commercialement dans les îles du Pacifique (Tahiti, Hawaï, Fidji, Samoa), en Inde, en Thaïlande, au Cambodge et au Costa Rica, principalement pour la production de jus de fruit destiné au marché mondial des compléments alimentaires. La Polynésie française est le premier producteur mondial, avec une filière noni qui représente une activité économique significative pour les populations locales.
L’arbre joue un rôle écologique dans la stabilisation des sols littoraux et la fourniture de nourriture pour la faune frugivore (chauves-souris, oiseaux). Ses fleurs sont visitées par de nombreux insectes pollinisateurs.
III. PARTIES UTILISÉES
Pratiquement toutes les parties de Morinda citrifolia sont utilisées en médecine traditionnelle, mais les parties les plus commercialisées sont les suivantes :
Fruit : C’est la partie la plus largement utilisée dans le commerce mondial (jus de noni). Le fruit est récolté à différents stades de maturité selon l’usage : vert et dur pour certaines préparations traditionnelles, translucide et mou (stade de surmaturité) pour la production de jus. La fermentation naturelle du fruit est parfois mise à profit, le fruit étant placé dans un récipient scellé où il libère un jus par autolyse au bout de quelques semaines. Le jus de noni pur est un liquide brun foncé, d’odeur forte et de saveur amère et astringente.
Feuilles : Les feuilles fraîches ou séchées sont très utilisées en médecine traditionnelle polynésienne et asiatique. Elles sont appliquées en cataplasme sur les plaies et les inflammations, ou consommées en décoction ou en infusion.
Racines et écorce de racine : Traditionnellement utilisées comme source de teinture jaune (anthraquinones) et comme médicament. L’écorce de racine est riche en anthraquinones et en composés phénoliques.
Graines : Utilisées dans certaines préparations traditionnelles, elles sont riches en acides gras et en composés phénoliques.
Le jus de noni a été autorisé comme « novel food » par l’Union européenne en 2003 (Commission Decision 2003/426/EC), après une évaluation de sa sécurité par le Comité scientifique de l’alimentation humaine. Cette autorisation concerne le jus de fruit pasteurisé et la purée de fruit, et non les extraits concentrés ou les préparations à base d’autres parties de la plante.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La composition chimique de Morinda citrifolia est exceptionnellement riche et diversifiée, avec plus de 200 composés identifiés :
Iridoïdes : Ce sont les composés les plus caractéristiques et quantitativement dominants dans le fruit. L’acide déacétylaspérulosidique (DAA) est le principal iridoïde, représentant jusqu’à 10 % de la masse sèche du fruit. L’aspéruloside et l’asperulaldéhyde sont également présents en quantités significatives. Ces iridoïdes séco-glycosidiques sont considérés comme les marqueurs de qualité les plus fiables du jus de noni. Les concentrations de DAA dans les jus commerciaux varient considérablement (5 à 50 mg/ml), reflétant des différences de qualité des matières premières et des procédés de fabrication.
Anthraquinones : Elles sont concentrées dans les racines et l’écorce, mais présentes aussi dans le fruit. Les principales sont la damnacanthal, la morindone, la morindin, l’alizarine et la rubiadine. Le damnacanthal a montré des activités anticancéreuses in vitro. Les anthraquinones sont responsables de la coloration jaune des racines et de certaines préparations.
Polysaccharides : Des polysaccharides à activité immunostimulante ont été isolés du fruit. Le noni-ppt (polysaccharide purifié précipitable) est un glucuronoxylane sulfaté qui stimule la production d’interleukines et de TNF-alpha par les macrophages.
Acides gras : Le fruit contient des acides gras à chaîne courte et moyenne (acide caproïque, acide caprylique, acide butyrique, acide hexanoïque) responsables de l’odeur caractéristique du fruit mûr. Des acides gras à chaîne longue (acide linoléique, acide oléique) sont présents dans les graines.
Flavonoïdes et composés phénoliques : La rutine, la scopolétine (coumarine), la quercétine et le kaempférol ont été identifiés. La scopolétine est un composé d’intérêt, présentant des activités vasodilatatrices, anti-inflammatoires et analgésiques.
Alcaloïdes : La présence de xéronine a été revendiquée par Ralph Heinicke (1985) comme principe actif majeur du noni, via un précurseur, la « proxéronine », qui serait convertie en xéronine active dans l’organisme. Cette théorie, largement reprise dans la littérature commerciale, n’a jamais été confirmée par des études indépendantes et reste très controversée dans la communauté scientifique. Aucune structure chimique n’a été publiée pour la proxéronine, et l’existence même de la xéronine en tant que molécule distincte n’est pas établie de manière satisfaisante.
Vitamines et minéraux : Le fruit contient de la vitamine C (20 à 125 mg/100 g selon la maturité), de la vitamine A, du potassium, du calcium et du fer.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les propriétés pharmacologiques du noni ont fait l’objet de nombreuses études précliniques, dont les résultats les plus significatifs sont les suivants :
Activité immunomodulatrice : Les polysaccharides du fruit de noni stimulent in vitro la production de cytokines (IL-1, IL-2, TNF-alpha, IFN-gamma) par les macrophages et les lymphocytes. Le polysaccharide noni-ppt active les macrophages péritonéaux murins et augmente leur activité phagocytaire. Chez la souris, l’administration orale de jus de noni augmente la survie et la réponse immunitaire contre les cellules tumorales transplantées (sarcome 180, carcinome de Lewis). Ces effets sont attribués à l’activation de l’immunité innée et adaptative, mais les doses utilisées sont généralement élevées.
Activité antitumorale : Le damnacanthal (anthraquinone) inhibe la croissance de lignées cellulaires tumorales in vitro (IC50 de l’ordre du micromolaire) et induit l’apoptose par activation des caspases. L’extrait de fruit inhibe l’angiogenèse tumorale dans des modèles expérimentaux. Cependant, ces résultats in vitro ne peuvent être extrapolés à l’activité clinique anticancéreuse, et aucun essai clinique randomisé n’a démontré d’efficacité du noni dans le traitement du cancer chez l’homme.
Activité antioxydante : Le jus de noni présente une activité antioxydante significative, mesurée par les tests ORAC, DPPH et ABTS, attribuée principalement aux iridoïdes, aux flavonoïdes et à la vitamine C. L’activité de piégeage des radicaux superoxydes est particulièrement notable.
Activité analgésique et anti-inflammatoire : Sur des modèles murins (test du writhing, plaque chaude, œdème à la carragénine), les extraits de fruit exercent une activité analgésique et anti-inflammatoire dose-dépendante, représentant 75 % de l’activité de la morphine dans le test de la plaque chaude selon une étude (Younos et al., 1990). La scopolétine et les iridoïdes contribuent à ces effets.
Activité hypotensive : La scopolétine, présente dans le fruit, exerce un effet vasodilatateur par stimulation de la production de NO endothélial. Un effet hypotenseur dose-dépendant a été démontré chez le rat.
Activité antibactérienne : Des extraits de feuilles et de fruit inhibent la croissance de Staphylococcus aureus, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa et Bacillus subtilis in vitro. L’activité est attribuée principalement aux anthraquinones et aux acides gras.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Les données cliniques sur le noni sont relativement limitées et de qualité méthodologique variable :
Qualité de vie et antioxydant : Un essai ouvert multicentrique (Wang et al., 2009, World Journal of Gastroenterology) portant sur 120 sujets adultes consommant 30 à 750 ml de jus de noni par jour pendant 30 jours a rapporté une amélioration subjective de la qualité de vie (énergie, douleurs, sommeil) et une augmentation des marqueurs antioxydants plasmatiques (SOD, catalase). L’absence de groupe placebo limite la portée de ces résultats.
Tabagisme et lipides : West et al. (2007, Nutrition Journal), dans un essai randomisé contrôlé portant sur 132 fumeurs adultes, ont montré qu’une consommation de 30 ou 120 ml de jus de noni par jour pendant 30 jours réduisait significativement les marqueurs de stress oxydatif (malondialdéhyde, produits avancés de glycation) sans effet significatif sur le profil lipidique.
Endurance physique : Un essai randomisé en double aveugle (Langford et al., 2004) chez 40 sujets sains a montré une augmentation de 21 % du temps d’exercice jusqu’à l’épuisement après 3 semaines de consommation de jus de noni (30 ml deux fois par jour) par rapport au placebo.
Arthrose : Un essai contrôlé (Issell et al., 2009) chez des patients arthrosiques a montré une amélioration de la douleur et de la mobilité articulaire après 3 mois de consommation de jus de noni.
Cancer : Il n’existe aucun essai clinique randomisé démontrant l’efficacité du noni dans le traitement ou la prévention du cancer chez l’homme. Les allégations anticancéreuses qui ont largement contribué à la popularité du noni ne reposent que sur des données in vitro et animales, insuffisantes pour conclure à une activité clinique.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Aspéruloside, acide déacétylaspérulosidique | Iridoïdes | Anti-inflammatoires, antioxydants |
| Damnacanthal, morindone | Anthraquinones | Antioxydants (préclinique) |
| Polysaccharides | Polysaccharides | Immunomodulateurs (préclinique) |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Jus de fruit pur : C’est la forme la plus commercialisée. Le jus est obtenu par pressage des fruits mûrs, éventuellement après une phase de fermentation naturelle. Il est généralement pasteurisé. La posologie communément recommandée est de 30 à 60 ml par jour, à jeun, en une à deux prises.
Jus de fruit reconstitué : Obtenu à partir de concentré ou de poudre de fruit réhydratée. La qualité et la teneur en principes actifs sont souvent inférieures à celles du jus pur.
Gélules de poudre de fruit : 500 mg à 1 g de poudre par gélule, 2 à 4 gélules par jour.
Extrait sec standardisé : Standardisé sur la teneur en iridoïdes totaux ou en DAA. Posologie variable selon la concentration.
Applications topiques : Les feuilles fraîches sont appliquées directement en cataplasme. Des crèmes et des lotions à base d’extraits de noni sont commercialisées pour le soin de la peau.
Infusion de feuilles : 5 à 10 g de feuilles séchées dans 250 ml d’eau bouillante, infuser 10 à 15 minutes. Une à deux tasses par jour.
IX. TOXICOLOGIE
Toxicité aiguë : La DL50 du jus de noni par voie orale chez le rat est supérieure à 15 ml/kg, indiquant une très faible toxicité aiguë. Les études de génotoxicité (test d’Ames, test du micronoyau) sont négatives pour le jus de fruit.
Hépatotoxicité : C’est le point de sécurité le plus préoccupant. Depuis 2005, plusieurs cas d’hépatotoxicité associés à la consommation de jus de noni ont été rapportés dans la littérature médicale (Millonig et al., 2005 ; Stadlbauer et al., 2005 ; Yu et al., 2011), incluant des hépatites aiguës cytolytiques sévères, dont au moins un cas ayant nécessité une transplantation hépatique. Les anthraquinones (en particulier celles provenant des racines et de l’écorce potentiellement présentes dans certaines préparations) sont suspectées d’être les agents hépatotoxiques. Le mécanisme est probablement idiosyncrasique (dépendant de la susceptibilité individuelle). L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a évalué ces cas et conclu que le lien causal avec le jus de fruit pur restait incertain, mais a recommandé la prudence chez les sujets ayant des antécédents hépatiques.
Teneur en potassium : Le jus de noni est riche en potassium (environ 56 mEq/litre, comparable au jus d’orange). Les patients souffrant d’insuffisance rénale chronique ou prenant des médicaments hyperkaliémiants (IEC, sartans, spironolactone) doivent en être informés.
Interactions médicamenteuses : Le jus de noni peut inhiber le cytochrome CYP1A2, potentiellement modifiant le métabolisme de certains médicaments (théophylline, clozapine, fluvoxamine). L’activité hypotensive potentielle pourrait s’additionner à celle des antihypertenseurs.
Contre-indications : Grossesse et allaitement (absence de données de sécurité suffisantes), insuffisance hépatique, insuffisance rénale chronique, hyperkaliémie.
X. USAGES HISTORIQUES
Le noni est l’une des plantes médicinales les plus polyvalentes des pharmacopées tropicales, avec des usages documentés dans au moins 40 pays :
Polynésie : C’est dans les îles du Pacifique que l’usage du noni est le plus ancien et le plus diversifié. Les Polynésiens l’utilisent depuis plus de 2 000 ans, considérant le fruit comme un aliment de survie et un remède universel. Les guérisseurs traditionnels (tahua ra’au) hawaïens prescrivent le fruit pour le diabète, l’hypertension, les douleurs, les infections, les parasites intestinaux et les troubles menstruels. À Hawaï, le nom noni est devenu synonyme de « plante qui guérit tout ». Les feuilles chauffées sont appliquées sur les plaies, les brûlures et les abcès. Le jus de fruit fermenté est consommé comme tonique général et immunostimulant.
Ayurveda (Inde) : Sous le nom d’Ashyuka ou Ach, le noni est mentionné dans les textes ayurvédiques comme anti-inflammatoire, analgésique et tonique. Le fruit et les feuilles sont utilisés pour les troubles digestifs, les douleurs articulaires et les affections cutanées.
Médecine traditionnelle chinoise : Connue sous le nom de Ba Ji Tian (bien que ce nom désigne plus spécifiquement Morinda officinalis), la plante est utilisée comme tonique rénal et aphrodisiaque.
Caraïbes et Amérique centrale : Le fruit est utilisé comme analgésique (« pain killer ») et anti-inflammatoire dans les îles de la Caraïbe. Au Suriname, les feuilles sont appliquées sur les plaies en cataplasme.
Usages tinctoriaux : L’écorce de racine est une source traditionnelle de teinture jaune à rouge (anthraquinones), utilisée pour la coloration des tissus, en particulier le tapa (étoffe d’écorce battue) polynésien.
Confusions et adultérations
Le principal risque de confusion concerne d’autres espèces du genre Morinda :
Morinda officinalis F.C. How (Ba Ji Tian), espèce chinoise dont les racines sont utilisées en médecine traditionnelle chinoise comme tonique, est parfois confondue dans la littérature avec M. citrifolia. Leurs compositions chimiques et leurs indications diffèrent significativement. Morinda tinctoria Roxb. (syn. M. pubescens Sm.), espèce indienne, est parfois substituée dans le commerce.
L’adultération du jus de noni est un problème important : dilution par de l’eau ou d’autres jus de fruits (raisin, pomme), addition de sucre, reconstitution à partir de concentré, mélange avec des jus de Morinda d’autres espèces ou origines. Le dosage du DAA (acide déacétylaspérulosidique) par HPLC est le moyen le plus fiable de vérifier l’authenticité et la qualité du jus de M. citrifolia.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Morinda citrifolia est une plante aux propriétés pharmacologiques réelles mais dont l’image publique a été considérablement déformée par un marketing agressif et des allégations de santé non fondées, en particulier dans le domaine du cancer. Les données scientifiques actuelles soutiennent une activité immunomodulatrice, antioxydante, analgésique et anti-inflammatoire modérée, mais ne permettent pas de conclure à une activité anticancéreuse clinique.
Le jus de fruit, consommé à des doses raisonnables (30 à 60 ml par jour), présente un profil de sécurité globalement acceptable pour la population générale, mais les signaux de pharmacovigilance concernant l’hépatotoxicité imposent une surveillance chez les sujets vulnérables. La teneur en potassium est un point d’attention chez les insuffisants rénaux.
L’avenir de la recherche sur le noni devrait se concentrer sur l’identification des principes actifs réellement responsables des effets observés (les iridoïdes étant les candidats les plus crédibles, plutôt que la controversée « xéronine »), sur la conduite d’essais cliniques randomisés de bonne qualité méthodologique dans des indications ciblées (douleur, inflammation, immunomodulation), et sur la standardisation des préparations commerciales.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Antioxydant
- ★★☆☆☆ Immunomodulateur (preuves faibles)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire