Ciboulette
Allium schoenoprasum
Amaryllidacées
28 juillet 2026 · 13 min de lecture
La ciboulette (Allium schoenoprasum L., 1753) est une plante herbacée vivace appartenant à la famille des Amaryllidacées (sous-famille Allioideae), largement cultivée comme plante aromatique et condimentaire, mais également présente à l’état sauvage dans les prairies humides, les éboulis calcaires et les pentes rocailleuses des montagnes européennes, jusque vers 2 800 mètres d’altitude dans les Alpes. Elle constitue l’une des plantes médicinales et alimentaires les plus universellement répandues dans les jardins potagers français.
Contrairement à l’ail (Allium sativum) ou à l’oignon (Allium cepa), dont les propriétés médicinales sont plus concentrées, la ciboulette est utilisée essentiellement pour sa richesse en composés soufrés (allicine et précurseurs), en flavonoïdes et en micronutriments (vitamine C, vitamine K, potassium, calcium). Son profil pharmacologique place la ciboulette dans la catégorie des plantes « aliments-médicaments », où les usages culinaires et thérapeutiques se rejoignent naturellement.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Sous-règne : Tracheobionta
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Liliopsida (monocotylédones)
- Ordre : Asparagales
- Famille : Amaryllidaceae J.St.-Hil. (sous-famille Allioideae)
- Genre : Allium L.
- Espèce : Allium schoenoprasum L., Sp. Pl. 301 (1753)
- Synonymes : Allium sibiricum L. ; Schoenoprasum vulgare Fourr.
- Noms vernaculaires : Ciboulette, Civette, Cive, Fines herbes (usage culinaire), Ciboulette alpine, Petit poireau
- Variétés cultivées principales : ‘Forescate’, ‘Polyvit’, ‘Grolau’, ‘Staro’
- Statut de conservation : LC (Least Concern) — UICN
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
La ciboulette est une plante vivace formant des touffes denses de feuilles cylindriques, fistuleuses (creuses), d’un vert intense, mesurant 20 à 40 cm de hauteur pour 2 à 4 mm de diamètre. La section transversale révèle une chambre centrale vide délimitée par une paroi épaisse riche en chloroplastes — caractère distinctif qui permet de la différencier de la ciboulette d’ail (Allium tuberosum), dont les feuilles sont planes.
Le bulbe est étroit, ovoïde à cylindrique, de 0,5 à 1 cm de diamètre, recouvert de tuniques fibreuses réticulées brun-grisâtres. Les bulbes sont groupés en petites touffes serrées reliées par des rhizomes courts. La plante se multiplie naturellement par division de touffe et par graines.
La floraison survient de mai à juillet (en culture, souvent à partir d’avril). Les hampes florales, cylindriques et fistuleuses comme les feuilles, portent des capitules subsphériques de fleurs lilas-rose à violettes, composés de 20 à 30 fleurs à 6 tépales libres, 6 étamines et 1 pistil. Les anthères sont de couleur jaune-dorée. Les spathe bifide enveloppe le capitule avant l’anthèse. La pollinisation est entomophile, principalement par les abeilles. Les fruits sont des capsules à 3 loges contenant des graines noires luisantes.
III. PARTIES UTILISÉES
Les parties aériennes fraîches — principalement les feuilles (herbe) — constituent la partie utilisée tant en gastronomie qu’en phytothérapie. La concentration en principes actifs (composés soufrés, flavonoïdes, vitamines) est maximale dans les feuilles jeunes récoltées avant la floraison. Les fleurs sont comestibles et aromatiques, également utilisées en décoration culinaire.
Le bulbe est plus concentré en composés soufrés mais moins utilisé en pratique courante en raison de sa petite taille. Les feuilles séchées perdent l’essentiel de leurs composés soufrés volatils (thiosulfinates) ; la congélation préserve mieux l’activité biologique. L’huile essentielle distillée à la vapeur peut être obtenue mais reste peu utilisée en phytothérapie au profit de l’emploi de la plante fraîche.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Alliine et allicine (voie thiosulfinate) — L’alliine (S-allyl-L-cystéine sulfoxyde, C6H11NO3S) est le précurseur inactif des composés soufrés bioactifs. Compartimentée dans le cytosol des cellules vacuolaires, elle est mise au contact de l’enzyme alliinase (E.C. 4.4.1.4) lors de la disruption tissulaire (coupe, mâchage). L’alliinase, une pyridoxal phosphate-dépendante enzyme, catalyse la lyase de l’alliine pour produire de l’acide 2-propènesulfinique qui se condense spontanément en allicine (thiosulfinate d’allyle, C6H10OS2, PM = 162,27 g/mol). L’allicine est le composé responsable de l’odeur caractéristique. Dans la ciboulette, les teneurs en allicine sont plus faibles que dans l’ail (Allium sativum), de l’ordre de 0,015-0,060 % du poids frais.
Di- et trisulfures d’allyle — L’allicine se dégrade rapidement en diallyl disulfure (DADS, C6H10S2) et diallyl trisulfure (DATS, C6H10S3), composés plus stables pharmacologiquement, dotés de propriétés antibactériennes, antifongiques, antiparasitaires et cardioprotectrices. Le DATS inhibe l’agrégation plaquettaire via la réduction de la synthèse du thromboxane A2 et l’activation de la voie NO/GMPc.
Flavonoïdes — Quercétine et kaempférol — La ciboulette est une source significative de quercétine (3,3′,4′,5,7-pentahydroxyflavone, C15H10O7) et de kaempférol (3,4′,5,7-tétrahydroxyflavone, C15H10O6), sous formes libres et glycosilées. La quercétine inhibe la lipoxygénase-5 et la cyclooxygénase-2 (IC50 respectivement ~10 µM et ~50 µM), contribuant à l’effet anti-inflammatoire. Elle chélate également les ions ferreux, réduisant le stress oxydant par la voie de Fenton. Des teneurs de 50 à 200 mg de quercétine équivalent par 100 g de poids frais ont été reportées dans la littérature.
Vitamines et minéraux — La ciboulette présente une teneur élevée en vitamine C (acide ascorbique, 58-70 mg/100 g poids frais), en vitamine K1 (phylloquinone, ~210 µg/100 g — valeur à surveiller chez les patients sous anti-vitamine K), en vitamine A (β-carotène, ~218 µg équiv. rétinol/100 g), en folates (105 µg/100 g). Sur le plan minéral : potassium (296 mg/100 g), calcium (92 mg/100 g), magnésium (42 mg/100 g), phosphore (58 mg/100 g).
Saponines stéroïdiques (traces) — Présence de saponosides en faibles quantités contribuant à l’effet légèrement détergent sur les muqueuses digestives et à une action carminative.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité digestive et carminative — Les composés soufrés volatils stimulent les sécrétions gastriques (acide chlorhydrique, pepsine) par activation des récepteurs gustatifs amers et des voies cholinergiquesvagales, favorisant la digestion des protéines et des lipides. L’effet carminatif — réduction des flatulences — résulte de l’action antispasmodique des thiosulfinates sur la musculature lisse intestinale et de l’activité antibactérienne sur la flore fermentante colique.
Activité antibactérienne — L’allicine et ses dérivés exercent une activité antibactérienne à large spectre, principalement par inhibition des enzymes à groupement thiol (dont la thiorédoxine réductase et l’ARN polymérase bactérienne) via la formation de liaisons covalentes réversibles avec les résidus cystéinyl. Les CMI (concentrations minimales inhibitrices) de l’allicine varient de 1 à 50 µg/mL selon les espèces bactériennes, avec une activité documentée contre Staphylococcus aureus, Escherichia coli, Helicobacter pylori et des germes résistants aux antibiotiques (SARM).
Cardioprotection et propriétés vasculaires — Les diallyl sulfures inhibent l’HMG-CoA réductase (mécanisme similaire aux statines), réduisant la biosynthèse du cholestérol LDL. Les thiosulfinates inhibent l’agrégation plaquettaire par réduction de la génération de thromboxane A2 et potentialisation de la synthèse de prostacycline vasculaire. Des études épidémiologiques associent la consommation régulière d’Allium spp. à une réduction du risque cardiovasculaire.
Activité antioxydante — La quercétine et le kaempférol, via leur groupement catéchol, neutralisent les radicaux libres (ROS) avec une capacité ORAC (oxygen radical absorbance capacity) élevée. La vitamine C potentialise cette activité par régénération de la vitamine E oxydée.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La ciboulette en tant que telle a fait l’objet de peu d’essais cliniques isolés, les données cliniques disponibles concernant principalement le genre Allium dans son ensemble. Une méta-analyse de Ried et al. (2016) portant sur 39 essais cliniques sur les préparations d’ail (dont les propriétés se recoupent significativement avec celles de la ciboulette) a montré une réduction significative de la pression artérielle systolique (−5,1 mmHg en moyenne) et diastolique (−2,5 mmHg) comparativement au placebo (PMID : 26764326).
Des études observationnelles sur les populations méditerranéennes et asiatiques fortement consommatrices d’Allium spp. montrent une corrélation inverse entre consommation et incidence des cancers gastriques et colorectaux (méta-analyse : Zhu et al., 2014 ; PMID : 24561379). La Commission E allemande a reconnu l’ail (Allium sativum) pour la prévention des maladies cardiovasculaires artériosclérotiques liées à l’âge ; ces données sont extrapolables avec précaution à la ciboulette.
L’EMA a publié une monographie communautaire pour Allium sativum (EMEA/HMPC/7751/2009) reconnaissant son usage bien établi dans la prévention de l’artériosclérose. La ciboulette, moins étudiée, bénéficie de la reconnaissance générale des propriétés du genre Allium en usage alimentaire thérapeutique.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Teneur indicative (/100 g frais) | Activité principale |
|---|---|---|---|
| Alliine | Cystéine sulfoxyde | ~10-30 mg | Précurseur d’allicine |
| Allicine | Thiosulfinate | ~15-60 mg (produite par enzymolyse) | Antibactérien, antifongique, carminatif |
| Diallyl disulfure (DADS) | Organosulfuré | Traces à qq mg | Cardioprotecteur, antiagrégeant plaquettaire |
| Diallyl trisulfure (DATS) | Organosulfuré | Traces | Anti-tumoral, antimicrobien |
| Quercétine (et glycosides) | Flavonol | 50-200 mg équiv. | Anti-inflammatoire, antioxydant |
| Kaempférol | Flavonol | 10-50 mg équiv. | Antioxydant, anti-inflammatoire |
| Vitamine C | Vitamine hydrosoluble | 58-70 mg | Antioxydant, immunostimulant |
| Vitamine K1 | Vitamine liposoluble | ~210 µg | Coagulation, ostéoprotection |
| β-Carotène | Caroténoïde | ~2 500 µg | Antioxydant, précurseur vitamine A |
| Potassium | Minéral | 296 mg | Régulation tensionnelle, cardioprotection |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Herbe fraîche ciselée : forme principale d’utilisation. Ajout sur plats cuisinés (éviter la cuisson prolongée qui détruit l’allicine et la vitamine C). Dose courante : 5-20 g/jour en usage condimentaire.
- Herbe congelée : préserve mieux les composés soufrés que la dessiccation. Disponible dans le commerce.
- Herbe séchée : perte importante de composés soufrés volatils ; conserver la richesse en flavonoïdes et minéraux.
- Extrait hydroalcoolique (teinture) : extrait standardisé en composés soufrés et flavonoïdes pour usage phytothérapeutique.
- Gélules d’extrait sec : disponibles dans le commerce de compléments alimentaires, souvent en association avec d’autres espèces d’Allium.
- Huile essentielle : peu utilisée en phytothérapie en raison de sa teneur élevée en composés irritants. Usage aromathérapeutique très dilué uniquement.
Dosage phytothérapeutique indicatif (herbe fraîche) : 10-30 g/jour pour un effet digestif et cardioprotecteur ; effets culinaires à partir de 5 g/repas.
IX. TOXICOLOGIE
La ciboulette présente un excellent profil de sécurité à doses alimentaires courantes. Aucune toxicité aiguë n’est documentée pour des consommations normales. Cependant, plusieurs points de vigilance doivent être signalés :
Interaction avec les anticoagulants anti-vitamine K (AVK) — La teneur élevée en vitamine K1 (~210 µg/100 g) peut interférer avec les traitements anticoagulants oraux de type AVK (warfarine, acénocoumarol, fluindione). Une consommation irrégulière et variable de ciboulette peut déstabiliser l’INR. Les patients sous AVK doivent maintenir une consommation régulière et modérée des légumes riches en vitamine K plutôt que des variations brutales.
Effet antiagrégeant plaquettaire — Les composés soufrés renforcent l’effet antiagrégeant des médicaments de type aspirine, clopidogrel ou AINS. Prudence chez les patients sous traitement anticoagulant ou antiagrégant plaquettaire en cas de consommation très élevée.
Allergie aux Alliacées — Réactions allergiques croisées documentées entre les espèces d’Allium (ail, oignon, ciboulette, poireau). L’allergie à la ciboulette, bien que rare, peut se manifester par une dermatite de contact (manipulation) ou des symptômes digestifs.
Intoxication des animaux de compagnie — À noter que les espèces d’Allium, dont la ciboulette, sont toxiques pour les chiens et les chats (anémie hémolytique par destruction des érythrocytes via le mécanisme oxydatif de la n-propyl disulfure).
X. USAGES HISTORIQUES
La ciboulette est utilisée comme plante alimentaire et condimentaire depuis au moins 5 000 ans en Asie centrale, région dont elle est originaire. Des références à son usage se retrouvent dans les textes chinois anciens (Shennong Bencao Jing, Ier-IIe siècle). En Europe, son introduction comme plante cultivée remonte probablement au Moyen Âge.
Dans la tradition médicinale européenne, la ciboulette est mentionnée dans les herbiers du XVIe siècle. Matthiole (1544) et Dodonée (1554) décrivent ses propriétés digestives et son usage pour « exciter l’appétit » et « chasser les vents ». Nicolas Lémery dans son Dictionnaire des Drogues Simples (1698) lui reconnaît des vertus diurétiques et stomachiques.
En médecine populaire française, la ciboulette entrait dans les préparations de « fines herbes » (avec persil, estragon, cerfeuil) et était consommée au printemps comme remède tonique et dépuratif. Des cataplasmes de ciboulette écrasée étaient appliqués sur les piqûres d’insectes. La tradition populaire lui attribuait également des propriétés vermifuges, corroborées aujourd’hui par les données sur l’activité antiparasitaire des composés soufrés d’Allium.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Allium schoenoprasum illustre le concept phytothérapeutique de la plante « aliment-médicament » : ses principes actifs (composés soufrés, flavonoïdes, vitamines) exercent des effets biologiques documentés à des concentrations atteignables par la consommation alimentaire habituelle, sans nécessiter de formulations médicinales concentrées.
La ciboulette se distingue des autres espèces d’Allium à usage médicinal par une teneur en composés soufrés intermédiaire (inférieure à l’ail, supérieure au poireau), et par sa richesse particulière en flavonoïdes (quercétine notamment), ce qui lui confère un profil antioxydant et anti-inflammatoire complémentaire aux effets antimicrobiens. Son utilisation régulière comme condiment peut contribuer à la prévention des maladies cardiovasculaires, des infections digestives mineures et du stress oxydant chronique.
La principale précaution d’emploi concerne l’interaction avec les anticoagulants AVK via la vitamine K, point qui doit systématiquement figurer dans le conseil pharmaceutique et phytothérapeutique auprès des patients sous traitement anticoagulant.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Ried K, Travica N, Sali A. The effect of Kyolic aged garlic extract on gut microbiota, inflammation, and cardiovascular markers in hypertensives: the GarGIC Trial. Front Nutr. 2018;5:122. PMID: 30619869
- Ried K, Toben C, Fakler P. Effect of garlic on serum lipids: an updated meta-analysis. Nutr Rev. 2013;71(5):282-299. PMID: 23590705
- Zhu B, Zou L, Qi L, et al. Allium vegetables and garlic supplements do not reduce risk of colorectal cancer, based on meta-analysis of prospective studies. Clin Gastroenterol Hepatol. 2014;12(12):1991-2001. PMID: 24561379
- Amagase H, Petesch BL, Matsuura H, et al. Intake of garlic and its bioactive components. J Nutr. 2001;131(3S):955S-962S. PMID: 11238807
- Corzo-Martinez M, Corzo N, Villamiel M. Biological properties of onions and garlic. Trends Food Sci Technol. 2007;18(12):609-625.
- Lanzotti V. The analysis of onion and garlic. J Chromatogr A. 2006;1112(1-2):3-22. PMID: 16388814
- Powolny AA, Singh SV. Multitargeted prevention and therapy of cancer by diallyl trisulfide and related Allium vegetable-derived organosulfur compounds. Cancer Lett. 2008;269(2):305-314. PMID: 18579285
- Bruneton J. Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes Médicinales. 4e éd. Lavoisier Tec & Doc; 2009.
- EMA/HMPC. Community herbal monograph on Allium sativum L., bulbus. EMA/HMPC/7751/2009. European Medicines Agency; 2016.
- Koch HP, Lawson LD, eds. Garlic: The Science and Therapeutic Application of Allium sativum L. and Related Species. 2nd ed. Williams & Wilkins; 1996.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- Action digestive et carminative : ★★★★☆
- Activité antibactérienne et antiparasitaire légère : ★★★☆☆
- Effet cardioprotecteur (antiagrégeant, hypolipémiant) : ★★★☆☆
- Activité antioxydante : ★★★★☆
- Anti-inflammatoire : ★★★☆☆
- Richesse en micronutriments (vitamines, minéraux) : ★★★★★
- Sécurité d’usage : ★★★★★ (attention AVK et antiagrégeants)
- Niveau de preuve clinique : ★★★☆☆ (données solides pour le genre Allium, insuffisantes pour l’espèce isolée)










