Myrrhis odorée
Myrrhis odorata
Apiacées
28 juillet 2026 · 10 min de lecture
Myrrhis odorata (L.) Scop.
Famille (classification morphologique traditionnelle) : Apiacées.
La myrrhis odorée — ou cerfeuil musqué — est l’une des Apiacées aromatiques les plus généreuses de la flore montagneuse européenne. Son odeur d’anis, douce et persistante, se dégage au moindre froissement de ses grandes feuilles découpées, vert tendre et légèrement veloutées. En haute montagne (Alpes, Pyrénées, Vosges, Massif Central au-dessus de 600 m), elle signe les lisières fraîches, les prairies grasses de montagne et les haies ombrées.
Sa richesse en trans–anéthole (60–80 % de l’huile essentielle) et en polyènes aromatiques (falcarinol, falcarindiol) en fait une plante à la fois condimentaire remarquable et intéressante sur le plan pharmacognosique. Longtemps utilisée comme édulcorant naturel dans les cuisines alpines (sa saveur sucrée lui vaut parfois le surnom de « sucre des montagnes »), elle offre également des propriétés stomachiques, carminatives et légèrement expectorantes.
La myrrhis est sous-utilisée en phytothérapie française contemporaine, à la différence des pays nordiques et germaniques où elle est mieux connue. Elle mérite une redécouverte.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Magnoliopsida
- Ordre : Apiales
- Famille : Apiacées (Apiaceae)
- Genre : Myrrhis (monotypique)
- Espèce : Myrrhis odorata (L.) Scop.
- Noms vernaculaires : Myrrhis odorée, cerfeuil musqué, cerfeuil anisé, cicely (anglais), Süßdolde (allemand), skirret (parfois, improprement).
Note taxonomique : Myrrhis odorata est l’unique représentant du genre Myrrhis. Elle appartient à la tribu Scandiceae des Apiacées. Malgré une ressemblance avec plusieurs autres Apiacées aromatiques (aneth, fenouil), elle s’en distingue aisément par ses grandes akènes sombres cannelés (les plus grands des Apiacées européennes), son odeur d’anis dominante et ses tiges velues. La confusion avec des Apiacées toxiques (Conium maculatum, Aethusa cynapium, Oenanthe spp.) est possible pour un non-botaniste — identification préalable indispensable avant usage alimentaire ou médical.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Grande vivace robuste (60–150 cm), formant des touffes denses. Tige creuse, cannelée, velue, à odeur d’anis forte à la coupe. Feuilles grandes (30–60 cm), 2–3 pinnées, à folioles lancéolées et dentées, vert clair dessus, légèrement blanchâtres dessous, poilues. Les feuilles les plus basses ont souvent des taches blanches irrégulières.
Inflorescences en ombelles composées blanches (mai–juin), d’abord à fleurs unisexuées (plante andromonoïque). Les akènes, caractéristiques du genre, sont les plus grands des Apiacées européennes : 20–25 mm de long, côtelés, bruns à maturité, avec une carène apicale.
Fleurs blanches en ombelles composées. La racine est pivotante, charnue, sucrée et très aromatique. Toutes les parties de la plante sont comestibles : racine (cuite, comme légume), feuilles (condiment, salade), fruits immatures (grignotés comme confiserie anisée), graines matures (épice).
III. PARTIES UTILISÉES
- Feuilles fraîches : condiment alimentaire (remplacement partiel du sucre dans les desserts, du fait de la saveur sucrée-anisée). Infusion stomachique.
- Racine fraîche ou séchée : décoction stomachique et expectorante. Consommée cuite comme légume en cuisine alpine.
- Fruits/graines immatures : grignotage frais pour l’effet anisé-sucré. Activité aromatique maximale.
- Huile essentielle des graines : principale fraction pharmacologiquement active (trans-anéthole dominant). Usage cosmétique et aromatique.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
trans-Anéthole (60–80 % de l’HE des graines). Phénylpropanoïde aromatique, responsable de l’odeur d’anis caractéristique. Présent dans l’anis étoilé (Illicium verum), l’anis vert (Pimpinella anisum), le fenouil (Foeniculum vulgare) mais à des concentrations différentes. Propriétés estrogénomimétiques légères (agoniste ERα), antibactériennes et antifongiques documentées in vitro.
Méthylchavicol (estragole) (5–15 %). Isomère de l’anéthole. Aromatique, légèrement génotoxique à hautes doses répétées (résultat des études de sécurité NTP sur l’estragole pur — non directement transposable aux usages alimentaires normaux de la plante).
Falcarinol et falcarindiol. Polyènes acétyléniques caractéristiques des Apiacées (également dans la carotte, l’angélique). Activité cytostatique documentée in vitro sur lignées cancéreuses. Propriétés anti-inflammatoires via l’inhibition de la COX-2.
Glucosides de coumarine. Des dérivés coumariniques (bergaptène, xanthotoxyline) ont été détectés dans certains extraits, en faibles quantités. Photosensibilisants potentiels à doses élevées.
Sucres solubles. La racine et les feuilles contiennent des sucres libres (saccharose, glucose) qui, combinés à l’anéthole, conferent la saveur sucrée caractéristique — d’où l’usage traditionnel comme succédané du sucre dans les desserts alpins.
Acides phénoliques. Acide chlorogénique, acide caféique dans les extraits aqueux. Activité antioxydante modérée.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Stomachique et carminatif. L’anéthole relâche le sphincter inférieur de l’œsophage (action controversée) et réduit la fermentation intestinale en inhibant certaines bactéries et levures productrices de gaz. L’effet carminatif est classique pour toutes les Apiacées anisées (fenouil, anis, coriandre) et repose sur la relaxation des fibres musculaires lisses intestinales.
Estrogénomimétique léger. L’anéthole et ses polymères (dianéthole, photoanéthole) présentent une structure rappelant les stilbènes estrogéniques. Des effets estrogénomimétiques ont été mesurés in vitro et chez le rongeur. Ils sont nettement inférieurs à ceux des phytoestrogènes (isoflavones) et sans signification clinique aux doses alimentaires normales.
Antimicrobien. L’huile essentielle de M. odorata inhibe in vitro de nombreuses bactéries pathogènes (S. aureus, E. coli, Candida albicans). Le mécanisme implique la perturbation de la membrane cellulaire bactérienne par l’anéthole et les terpènes minoritaires.
Anti-inflammatoire (falcarinol). Le falcarinol et le falcarindiol inhibent la COX-2 et la 5-LOX in vitro, réduisant la production de prostaglandines et de leucotriènes inflammatoires. Activité mesurée dans plusieurs études sur extraits de racine de carotte et Apiacées voisines.
Antitussif / expectorant léger. Par analogie avec l’anéthole des autres Apiacées (anis, fenouil), une action bronchospasmolytique et mucolytique légère est probable mais peu documentée spécifiquement pour M. odorata.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Absence d’essais cliniques spécifiques. Myrrhis odorata n’a fait l’objet d’aucun essai clinique randomisé en tant que drogue isolée. La plupart des données proviennent d’études in vitro, de données ethnobotaniques ou sont extrapolées des travaux sur l’anéthole (la molécule dominant l’HE est commune à plusieurs espèces bien étudiées).
Données indirectes sur l’anéthole. L’anéthole est la molécule active principale de l’anis vert (Pimpinella anisum) et de l’anis étoilé (Illicium verum), tous deux mieux étudiés cliniquement. L’ESCOP (European Scientific Cooperative on Phytotherapy) reconnaît l’anis vert pour les troubles digestifs dyspeptiques et les toux légères. Ces propriétés sont transposables à M. odorata par analogie de composition.
Usage alimentaire sécurisé. La longue tradition d’usage alimentaire en Europe alpine (Suisse, Autriche, France) sur des siècles constitue un argument de sécurité non négligeable aux doses culinaires. Les fruits frais sont consommés crus sans effet indésirable rapporté.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Localisation | Teneur indicative | Action principale |
|---|---|---|---|
| trans–Anéthole | HE graines | 60–80 % | Carminatif, antifongique, estrogénomimétique léger |
| Méthylchavicol (estragole) | HE graines | 5–15 % | Aromatique ; génotoxique potentiel à hautes doses |
| Falcarinol | Racine, feuilles | Polyène minoritaire | Anti-inflammatoire, cytotoxique in vitro |
| Falcarindiol | Racine | Polyène minoritaire | Anti-inflammatoire, antibactérien |
| Sucres libres | Feuilles, racine | Significatifs | Édulcorant naturel |
| Acide chlorogénique | Extrait aqueux | Mineur | Antioxydant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Usage alimentaire direct : feuilles fraîches hachées dans salade, omelette, dessert pour remplacer partiellement le sucre. Fruits immatures grignotés. Racine cuite comme légume ou en décoction.
- Infusion de feuilles : 5 g de feuilles fraîches ou séchées dans 250 mL d’eau, 10 min. 1–3 tasses/j avant les repas. Indication : digestion difficile, ballonnements, aérophagie.
- Décoction de racine : 20 g de racine séchée dans 500 mL d’eau, 15–20 min. Indication : toux grasse, bronchite légère, constipation atone.
- Teinture : 30–50 gouttes dans un verre d’eau, 3×/j avant les repas.
IX. TOXICOLOGIE
Estragole — question de sécurité. L’estragole (méthylchavicol), présent dans l’HE à 5–15 %, a été classé comme hépatocarcinogène potentiel chez le rongeur à doses élevées prolongées. L’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a conclu que l’estragole représente une préoccupation aux doses de consommation élevée d’huiles essentielles, mais que les usages alimentaires normaux (herbes fraîches, petites quantités d’HE dans les aliments) comportent un risque négligeable. L’HE concentrée ne doit pas être consommée en grande quantité ni sur de longues périodes.
Confusion botanique. Risque d’identification erronée avec Conium maculatum (ciguë maculée, mortelle), Aethusa cynapium (petite ciguë, toxique) ou des Oenanthe spp. (oenanthe safranée, mortelle). L’odeur d’anis forte et caractéristique de M. odorata est le critère le plus fiable de distinction. Toujours identifier la plante avant tout usage.
Photosensibilisation. Les furocoumarines traces peuvent provoquer une phototoxicité cutanée à forts rayonnements UV — applicable surtout à l’HE concentrée appliquée sur peau.
Grossesse. L’anéthole en forte quantité est déconseillé (propriétés estrogénomimétiques légères). Usage alimentaire modéré généralement accepté.
X. USAGES HISTORIQUES
La myrrhis odorée est une plante documentée depuis le Moyen Âge dans la médecine alpine et monastique. Les moines bénédictins des Alpes l’utilisaient comme plante médicinale et condimentaire. En Angleterre, elle était cultivée dans les jardins des « physic gardens » depuis le XVIe siècle (John Gerard la décrit en 1597 dans son Herball).
Dans les Alpes françaises et suisses, la racine était consommée comme légume savoureux par les bergers et les paysans de montagne — alternative locale aux denrées sucrées rares. Son utilisation comme succédané du sucre aurait été courante dans les communautés alpines jusqu’au XIXe siècle, en particulier pour sucrer les desserts et les boissons.
En phytothérapie traditionnelle alpine, on lui attribuait des vertus digestives, expectorantes et « purifiantes du sang ». Les herboristes l’employaient pour les troubles gastriques, la toux et les états de faiblesse générale (tonique légère).
L’espèce a été introduite dans les jardins d’ornement et les jardins potagers à travers toute l’Europe du Nord (Scandinavie, îles Britanniques, Bénélux), où elle est souvent naturalisée dans les zones humides et ombragées.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La myrrhis odorée est une plante à faible pression d’études mais à fort potentiel culinaro-médical. Son principal avantage est sa sécurité d’usage en conditions alimentaires normales, conjuguée à une richesse en anéthole comparable à celle de l’anis vert mieux étudié. Dans une logique phytothérapique fonctionnaliste, ses propriétés digestives et carminatives sont aussi robustes que celles du fenouil ou de la coriandre, avec une palatabilité supérieure (saveur sucrée-anisée agréable).
La question de l’estragole (méthylchavicol) mérite vigilance mais ne justifie pas un abandon de la plante aux doses alimentaires. Elle concerne essentiellement l’HE concentrée prise en grandes quantités, non les préparations de feuilles fraîches ou d’infusions.
Son intégration dans l’alimentation de personnes souffrant de troubles digestifs fonctionnels (SII, aérophagie, dyspepsie) est une approche cohérente et peu risquée, en accord avec une approche intégrative de la santé digestive.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Patra M, Bhattacharyya S. Myrrhis odorata: A review of its pharmacological and phytochemical profile. Asian J Pharm Pharmacol. 2019;5(1):1–8.
- Christoph F et al. The essential oil of Myrrhis odorata (L.) Scop. J Essent Oil Res. 2000;12:618–620.
- Efsa (European Food Safety Authority). Scientific opinion on the safety of methyl eugenol as food additive — related compounds. EFSA J. 2001–2012, divers avis sur estragole.
- Søltoft M et al. Coumarin and other phytochemicals in Myrrhis odorata. Nat Prod Commun. 2012;7(3):371–374.
- Gerard J. The Herball, or Generall Historie of Plantes. London ; 1597. (Description historique de M. odorata.)
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Digestive / stomachique (anéthole + propriétés carminatives)
- ★★★★☆ Carminative (anéthole, relaxation intestinale)
- ★★★☆☆ Expectorante légère (anéthole, extrapolation)
- ★★★☆☆ Antimicrobienne (HE in vitro)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (falcarinol/falcarindiol)
- ★★☆☆☆ Antioxydante (acide chlorogénique, flavonoïdes)












