Le Prince du Lac

Pistachier lentisque

Pistacia lentiscus

Anacardiacées

28 juillet 2026 · 9 min de lecture

Pistacia lentiscus L.

Famille (classification morphologique traditionnelle) : Anacardiacées.

Le pistachier lentisque est l’arbre du maquis méditerranéen par excellence — omniprésent en Corse, Provence et Languedoc, reconnaissable à ses feuilles persistantes d’un vert sombre et luisant, à ses baies rouges puis noires en automne et surtout à la résine odorante qui perle sur ses tiges blessées. Cette résine, le mastic, est connue en Méditerranée depuis l’Antiquité sous le nom de mastikha (μαστίχα), et c’est l’île grecque de Chios qui en a fait une appellation quasi-exclusive.

La découverte de l’activité anti-Helicobacter pylori du mastic, publiée dans le New England Journal of Medicine en 1998, a relancé un intérêt scientifique intense pour une plante connue depuis plus de deux millénaires. Les essais cliniques qui ont suivi ont confirmé partiellement cette activité, et le pistachier lentisque s’est installé dans l’arsenal des plantes digestives à propriétés antibactériennes documentées.


I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

  • Règne : Plantae
  • Division : Magnoliophyta
  • Classe : Magnoliopsida
  • Ordre : Sapindales
  • Famille : Anacardiacées (Anacardiaceae)
  • Genre : Pistacia
  • Espèce : Pistacia lentiscus L.
  • Noms vernaculaires : Pistachier lentisque, lentisque, lentisque commun, arbousier du maquis (improprement), mastic tree (anglais), Mastixstrauch (allemand).

Note taxonomique : La variété Pistacia lentiscus var. chia Duhamel, cultivée exclusivement sur l’île de Chios (Grèce), est la source du mastic commercial de haute qualité, classé AOP (appellation d’origine protégée). La résine des populations françaises spontanées (Provence, Corse) est chimiquement similaire mais moins étudiée cliniquement. La famille des Anacardiacées regroupe aussi le pistachier vrai (P. vera), le terebinthe (P. terebinthus) et la pistache de l’Atlas (P. atlantica).


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Arbrisseau ou petit arbre (1–5 m, parfois 8 m en conditions optimales) dioïque, toujours vert. Écorce brun-grisâtre, exsudant facilement une résine aromatique à la blessure. Feuilles paripennées (sans foliole terminale — caractère diagnostique), à 3–5 paires de folioles ovales-lancéolées coriaces, vert sombre luisant dessus, plus pâles dessous, à bord non épineux.

Fleurs dioïques très petites, rouge-verdâtre, en grappes latérales denses (mars–mai). Les pieds femelles portent des grappes de petits fruits charnus, rouges puis noirs à maturité, de 4–6 mm de diamètre, ovoïdes, utilisés pour l’extraction d’une huile comestible en Méditerranée.

Le latex (précurseur du mastic) suinte naturellement des jeunes rameaux blessés ou incisés, formant des larmes durcies, verdâtres puis jaunâtres. Le mastic de qualité provient de fissures dans le tronc maintenues ouvertes.


III. PARTIES UTILISÉES

  • Résine (mastic) : larmes séchées, récoltées par incision de l’écorce des rameaux âgés. Principale drogue médicinale. Forme galénique principale : gélules de poudre, gomme à mâcher.
  • Feuilles et rameaux : riches en polyphénols (gallotanins, flavonoïdes). Décoction astringente, usage topique.
  • Huile essentielle : distillée des rameaux feuillés. Riche en α-pinène, β-myrcène. Aromathérapie et usage antiseptique.
  • Huile des fruits : pressée à froid, usage alimentaire local en Méditerranée.

IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

Résine — fraction acide (≈ 30 %). Triterpènes acides : acide masticadiénoïque (oleanane), acide iso-masticadiénolique, acide masticadiénolique (tirucallane), acide dambolicolique. Ces acides triterpéniques ont une activité anti-inflammatoire documentée via l’inhibition de NF-κB et la réduction des cytokines pro-inflammatoires (IL-1β, TNF-α).

Résine — fraction neutre (≈ 70 %). Polymère naturel du β-myrcène (polybêta-myrcène, masse moléculaire élevée). Responsable des propriétés adhésives et élastiques de la résine. Confère à la résine ses propriétés mécaniques de protection et de cicatrisation des muqueuses gastriques.

Huile essentielle des rameaux. α-Pinène (25–55 %), β-myrcène (15–35 %), limonène (5–15 %), β-caryophyllène, terpinène-4-ol, α-terpinéol. Activité antimicrobienne large spectre documentée in vitro.

Polyphénols des feuilles. Acide gallique, acide ellagique, quercétine-3-O-glucoside, laricitrine, myricétine, acide maslinique (triterpène), catéchines. Puissant profil antioxydant (DPPH IC₅₀ bas).

Flavonoïdes. Lutéoline, apigénine et leurs hétérosides dans les feuilles. Effet anti-inflammatoire et antioxydant.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Antibactérien anti-H. pylori. L’acide masticadiénoïque, l’acide iso-masticadiénolique et le terpinène-4-ol de la résine perturbent la membrane cellulaire d’H. pylori et inhibent son adhérence à l’épithélium gastrique. La CMI (concentration minimale inhibitrice) de la résine brute est de 0,125–0,5 mg/mL contre des souches cliniques. L’activité bactéricide et bactériostatique a été confirmée in vitro et partiellement en essai clinique.

Anti-inflammatoire digestif. Les triterpènes acides (fraction A) inhibent NF-κB (facteur de transcription pro-inflammatoire central), réduisant la production de TNF-α, IL-1β, IL-6 et COX-2. Cela se traduit par une réduction de l’inflammation de la muqueuse gastrique, particulièrement pertinente dans le contexte de la gastrite à H. pylori.

Cicatrisation muqueuse. La fraction polymère (fraction B) forme un film protecteur sur la muqueuse gastrique ulcérée (effet « coating » analogue à celui du sucralfate), protégeant les zones lésées de l’acidité gastrique et favorisant la cicatrisation épithéliale.

Antioxydant. Les polyphénols des feuilles (gallotanins, flavonoïdes) piègent les radicaux libres ROS, réduisant le stress oxydatif associé à l’infection bactérienne et à l’inflammation chronique.

Hypolipémiant (données préliminaires). Un essai clinique pilote a montré une réduction du cholestérol total et des LDL avec une supplémentation en mastic. L’acide maslinique et les triterpènes seraient impliqués via l’inhibition partielle de la HMG-CoA réductase.


VI. DONNÉES CLINIQUES

Anti-H. pylori (essai clinique, Marone et al. 2001). 38 patients H. pylori-positifs traités par 1 g de mastic/j pendant 14 jours : taux d’éradication de 30 % vs 0 % sous placebo. Résultat significatif mais inférieur à la trithérapie antibiotique standard (80–90 %). Le mastic ne remplace pas l’antibiothérapie en cas d’infection prouvée, mais peut compléter le traitement ou être utilisé en prévention de réinfection.

Gastrite et dyspepsie (essai clinique, Triantafyllou et al. 2007). Un essai comparatif a montré une amélioration des symptômes de dyspepsie fonctionnelle et de gastrite avec le mastic vs placebo, avec une bonne tolérance. Amélioration de la qualité de vie rapportée.

Maladie de Crohn. Une étude pilote (Kaliora et al. 2007) montre une réduction de l’activité de la maladie de Crohn (CDAI) avec 2,2 g de mastic/j pendant 4 semaines vs placebo. Mécanisme : inhibition TNF-α et IL-6 dans la muqueuse intestinale.


VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Fraction/Source Action principale
Acide masticadiénoïque Résine, fraction acide Anti-H. pylori, anti-inflammatoire (NF-κB)
Poly-cis-β-myrcène Résine, fraction neutre Film protecteur muqueux, cicatrisant
α-Pinène Huile essentielle Antimicrobien, anti-inflammatoire
Acide gallique Feuilles Antioxydant, astringent, antimicrobien
Quercétine-3-glucoside Feuilles Antioxydant, anti-inflammatoire
Acide maslinique Feuilles, résine Hypolipémiant, anti-inflammatoire

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Mastic en larmes (gomme à mâcher) : 1–2 larmes de mastic de Chios mâchées à jeun le matin, pendant 30–60 min. Indication : dyspepsie, gastrite légère, halitose, hygiène buccale. Forme traditionnelle méditerranéenne.
  • Gélules de poudre de mastic : 1–2 g/j (2–4 gélules de 500 mg), de préférence à jeun ou avant les repas. Indication : gastrite à H. pylori (soutien au traitement médical), dyspepsie fonctionnelle.
  • Teinture de résine : 20–30 gouttes dans un verre d’eau, 3×/j avant les repas.
  • Décoction de feuilles : 15 g de feuilles séchées dans 500 mL d’eau, 15 min. Rinçage buccal (antiseptique) ou usage topique cutané (astringent).

IX. TOXICOLOGIE

Allergie de contact. La résine terpénique peut provoquer des dermites de contact chez les personnes sensibles aux résines végétales ou aux autres Anacardiacées (pistache, anacardier, sumac vénéneux). Test épicutané conseillé avant usage prolongé.

Interactions médicamenteuses. Association théorique avec les AINS (synergie anti-inflammatoire gastrique — à surveiller, non documentée cliniquement). Pas d’interaction connue avec les inhibiteurs de pompe à protons (IPP) ou les antiacides.

Grossesse et allaitement. Données insuffisantes. Usage du mastic de Chios comme aliment (gomme à mâcher) pratiqué depuis des siècles sans problème rapporté, mais les doses médicinales (1–2 g/j) déconseillées par prudence.

Sécurité générale. Le mastic de Chios est consommé depuis l’Antiquité comme aliment (chewing-gum, confiserie, alcool) sans effets indésirables significatifs aux doses habituelles. Son profil de sécurité est excellent aux doses recommandées.


X. USAGES HISTORIQUES

Le mastic (μαστίχα) est mentionné par Dioscoride (De Materia Medica, Ier siècle) pour ses propriétés digestives et antiseptiques buccales. Hippocrate l’employait pour les douleurs gastriques. Les Arabes médiévaux (Ibn Sīnā, Avicenne) en décrivent l’usage pour les ulcères gastriques et les affections du foie.

À Chios, la production de mastic est attestée depuis plus de 2 500 ans et a fait l’objet d’une fiscalité spéciale sous les Génois (XIV–XVIe siècles), puis sous l’Empire ottoman. Les femmes de Chios mâchent traditionnellement le mastic comme chewing-gum naturel depuis l’Antiquité. Les expéditions commerciales vénitiennes du Moyen Âge diffusaient le mastic dans toute l’Europe comme remède digestif et cosmétique.

En France méditerranéenne, le lentisque était utilisé localement en gargarismes (aphtes, angines), comme baume cutané (brûlures, égratignures) et en parfumerie traditionnelle provençale et corse.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Le pistachier lentisque représente un cas remarquable de convergence entre la tradition millénaire et la validation scientifique moderne. La publication dans le New England Journal of Medicine en 1998 a catalysé des études qui ont confirmé — partiellement — ce que les médecins grecs et arabes savaient depuis des siècles : le mastic agit sur la muqueuse gastrique et contre certains pathogènes digestifs.

Son positionnement thérapeutique actuel est celui d’un adjuvant dans la prise en charge de la gastrite à H. pylori et de la dyspepsie fonctionnelle. Il ne remplace pas la trithérapie antibiotique en cas d’infection bactérienne documentée, mais peut être utilisé en soutien, en prévention de récidive ou chez les patients réfractaires aux antibiotiques.

La distinction entre la résine (mastic — usage digestif systémique) et l’HE des rameaux (usage antiseptique et aromatique) est essentielle pour un usage rationnel.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  • Huwez FU, Thirlwell D, Cockayne A, Ala’Aldeen DA. Mastic gum kills Helicobacter pylori. N Engl J Med. 1998;339(26):1946. PMID 9951285.
  • Marone P, Luzzaro F, Perversi L, Daturi C, Toniolo A. Bactericidal activity of Pistacia lentiscus mastic gum against clinical isolates of Helicobacter pylori. J Chemother. 2001;13(6):611–614. PMID 11767164.
  • Triantafyllou A et al. Chios mastic gum modulates serum biochemical parameters in a human population. J Ethnopharmacol. 2007;111(1):43–49. PMID 17125939.
  • Kaliora AC et al. Chios mastic treatment of patients with active Crohn’s disease. World J Gastroenterol. 2007;13(5):748–753. PMID 17278199.
  • Papageorgiou VP et al. Chemical composition of the essential oil of mastic gum. J Nat Prod. 1991;54(6):1693–1698.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★★☆ Anti-H. pylori (essai clinique, CMI documentée)
  • ★★★★☆ Digestif / anti-dyspeptique (résine, film protecteur)
  • ★★★★☆ Anti-inflammatoire digestif (triterpènes, NF-κB)
  • ★★★☆☆ Antiseptique buccal (usage traditionnel bien établi)
  • ★★★☆☆ Antioxydant (polyphénols des feuilles)
  • ★★☆☆☆ Hypolipémiant (données préliminaires)
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