Le Prince du Lac

Acides aristolochiques

Molécule · Phytochimie

Les acides aristolochiques sont des molécules de la famille des Aristolochiacées, celle des aristoloches et de l’asaret. Les aristoloches, qui en contiennent, ont été employées comme remède dès l’époque gréco-romaine. Ces molécules ont acquis une triste notoriété à partir des années 1990, quand on a découvert qu’ils abîment gravement les reins et qu’ils provoquent des cancers des voies urinaires. C’est l’un des rares cas où un cancer humain a pu être relié, molécule par molécule, à une substance végétale précise. Sur ce site, ils sont cités dans 4 fiches de plantes : l’aristoloche clématite, l’aristoloche à feuilles rondes, l’aristoloche pistoloche et l’asaret d’Europe.

I. Ce qui les rassemble

Les acides aristolochiques sont bâtis sur un squelette de phénanthrène, trois cycles de carbones accolés. Ce squelette porte un groupe nitro (–NO2), formé d’un atome d’azote et de deux atomes d’oxygène, ainsi qu’une fonction acide ; les chimistes les rangent donc parmi les acides nitrophénanthrène-carboxyliques. L’acide aristolochique I (C17H11NO7) porte en outre un groupe méthoxyle (–OCH3) et un petit cycle dit méthylènedioxy ; l’acide aristolochique II (C16H9NO6) a une formule qui correspond à l’absence de ce groupe. L’acide aristolochique I est le plus étudié : c’est de lui que provient la lésion de l’ADN que l’on retrouve dans les reins des malades, décrite plus bas.

II. Leur rôle dans la plante

Nous n’avons pas trouvé d’étude qui mesure directement l’utilité de ces molécules pour la plante elle-même. Leur effet protecteur est en revanche bien établi chez un insecte qui s’en nourrit. En Amérique du Nord, les chenilles d’un papillon, Battus philenor, mangent les feuilles d’aristoloches et stockent les acides aristolochiques dans leur corps, ce qui rend chenilles et papillons adultes toxiques pour la plupart de leurs prédateurs. Une étude de 2008, menée au Texas, a montré que les jeunes chenilles issues des familles qui stockaient le plus de ces acides survivaient mieux dans la nature ; en revanche, les papillons adultes les plus chargés avaient moins de réserves de graisse. Cette protection a donc un coût, qui varie au fil de la vie de l’insecte.

III. Ce que l’on sait chez l’être humain

Le mécanisme est connu en détail. Dans l’organisme, une enzyme réduit le groupe nitro, ce qui transforme la molécule en un composé très réactif qui se fixe sur l’ADN. Ces fixations, que les biologistes appellent des adduits, provoquent une mutation caractéristique, où une lettre A de l’ADN est remplacée par un T, dans des gènes qui protègent habituellement la cellule contre le cancer, comme le gène TP53. Cette signature est si reconnaissable qu’elle sert d’empreinte pour repérer une exposition passée.

L’alerte est venue de Belgique. Au début des années 1990, plus d’une centaine de personnes ont développé une maladie grave des reins, une fibrose qui progresse jusqu’à l’insuffisance rénale, après avoir suivi un régime amaigrissant à base de gélules de plantes chinoises ; les premiers cas décrits étaient des femmes. À la suite d’une erreur de fabrication, l’une des plantes prévues, Stephania tetrandra, avait été remplacée par une aristoloche, Aristolochia fangchi. En 2000, chez 39 de ces patients arrivés au stade de l’insuffisance rénale et opérés par précaution, les médecins ont trouvé 18 cancers des voies urinaires, soit près d’un sur deux ; le risque augmentait avec la quantité totale de plante absorbée, surtout au-delà de 200 grammes. Plus de vingt ans après la fin de l’exposition, les adduits étaient encore présents dans le rein de onze de ces patients.

La même molécule explique une énigme plus ancienne, la néphropathie endémique des Balkans. Cette maladie des reins, lente et sournoise, souvent accompagnée de cancers des voies urinaires, frappait des villages ruraux proches des affluents du Danube. Après des décennies de recherche, la cause a été trouvée dans l’aristoloche clématite, qui poussait dans les champs de blé : ses graines se mêlaient à la récolte, et la toxine était absorbée avec le pain cuit à la maison. À Taïwan, où les remèdes contenant des aristoloches ont été largement employés pendant des années et où les cancers des voies urinaires hautes sont les plus fréquents au monde, une étude de 2012 a retrouvé la même signature de mutations ; des adduits étaient présents dans le rein de 83 % des patients qui portaient ces mutations.

En 2025, une méta-analyse qui rassemble les études disponibles associe l’exposition aux acides aristolochiques à un risque accru de maladie rénale, de cancer des voies urinaires et de cancer du foie.

IV. Précautions

Les aristoloches et l’asaret ne doivent pas être pris par voie interne. Le danger est lent : les lésions des reins et les cancers peuvent apparaître des années après l’exposition, et les adduits persistent pendant des décennies. Une personne qui a pris de telles plantes dans le passé a intérêt à le signaler à son médecin.

Le risque tient aussi aux substitutions. En Belgique, personne n’avait choisi de prendre une aristoloche. Une revue de 2008 souligne que, dans les pharmacopées asiatiques, très riches et complexes, le remplacement d’une plante par une espèce contenant des acides aristolochiques est fréquent, et que ces plantes, bien qu’interdites dans de nombreux pays, restent vendues sur Internet. Enfin, les teintures mères d’aristoloche clématite et d’asaret d’Europe, inscrites à la pharmacopée homéopathique allemande, contiennent de l’acide aristolochique ; en laboratoire, elles ont freiné la synthèse d’ADN dans des cellules de foie humaines, et l’acide aristolochique I a abîmé leur ADN.

Les plantes du site qui en contiennent

Cette liste reprend les fiches du site qui citent ce composé dans la composition de la plante. Si le texte ci-dessus contredit l’une d’elles, c’est lui qui fait foi : la fiche sera revue.

Les 4 fiches qui citent les acides aristolochiques sont rangées ci-dessous par famille. Chaque nom mène à la fiche de la plante.

Aristolochiacées — Aristoloche à feuilles rondes, Aristoloche clématite, Aristoloche pistoloche, Asaret d’europe.

Sources

  • Wikidata, entrées Q21099362 « aristolochic acid » (acide aristolochique I, C17H11NO7, identifiant PubChem 2236) et Q2548975 « aristolochic acid II » (C16H9NO6, PubChem 108168) : formules brutes. Nom chimique complet de l’acide aristolochique I (acide 3,4-méthylènedioxy-8-méthoxy-10-nitrophénanthrène-1-carboxylique) d’après Pezzuto J.M., Swanson S.M., Mar W., Che C.T., Cordell G.A. et coll., « Evaluation of the mutagenic and cytostatic potential of aristolochic acid (3,4-methylenedioxy-8-methoxy-10-nitrophenanthrene-1-carboxylic acid) and several of its derivatives », Mutation Research, 1988, 206(4), 447-454. PMID 3060719.
  • Schmeiser H.H., Stiborovà M., Arlt V.M., « Chemical and molecular basis of the carcinogenicity of Aristolochia plants », Current Opinion in Drug Discovery & Development, 2009, 12(1), 141-148. PMID 19152223.
  • Fordyce J.A., Nice C.C., « Antagonistic, stage-specific selection on defensive chemical sequestration in a toxic butterfly », Evolution, 2008, 62(7), 1610-1617. PMID 18373625.
  • Debelle F.D., Vanherweghem J.L., Nortier J.L., « Aristolochic acid nephropathy: a worldwide problem », Kidney International, 2008, 74(2), 158-169. PMID 18418355.
  • Nortier J.L., Martinez M.C., Schmeiser H.H., Arlt V.M., Bieler C.A. et coll., « Urothelial carcinoma associated with the use of a Chinese herb (Aristolochia fangchi) », New England Journal of Medicine, 2000, 342(23), 1686-1692. PMID 10841870.
  • Schmeiser H.H., Nortier J.L., Singh R., Gamboa da Costa G., Sennesael J. et coll., « Exceptionally long-term persistence of DNA adducts formed by carcinogenic aristolochic acid I in renal tissue from patients with aristolochic acid nephropathy », International Journal of Cancer, 2014, 135(2), 502-507. PMID 24921086.
  • Jelaković B., Dika Ž., Arlt V.M., Stiborova M., Pavlović N.M. et coll., « Balkan Endemic Nephropathy and the Causative Role of Aristolochic Acid », Seminars in Nephrology, 2019, 39(3), 284-296. PMID 31054628.
  • Chen C.H., Dickman K.G., Moriya M., Zavadil J., Sidorenko V.S. et coll., « Aristolochic acid-associated urothelial cancer in Taiwan », Proceedings of the National Academy of Sciences USA, 2012, 109(21), 8241-8246. PMID 22493262.
  • Cui T., Che S., Yan X., Yang R., Xu Z. et coll., « Clinical and safety outcomes associated with aristolochic acid exposure: a systematic review and meta-analysis », Toxicology Mechanisms and Methods, 2025, 35(5), 513-523. PMID 39844365.
  • Nitzsche D., Melzig M.F., Arlt V.M., « Evaluation of the cytotoxicity and genotoxicity of aristolochic acid I – a component of Aristolochiaceae plant extracts used in homeopathy », Environmental Toxicology and Pharmacology, 2013, 35(2), 325-334. PMID 23434523.
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