Thuyone

La thuyone, que l’on écrit aussi thujone, est un monoterpène, c’est-à-dire un terpène à dix atomes de carbone, qui porte une fonction cétone. Elle existe sous deux formes très proches, l’alpha-thuyone et la bêta-thuyone. Elle est un constituant de l’huile essentielle de l’absinthe, des sauges et de certains conifères, et elle doit sa réputation à la liqueur d’absinthe. Sur ce site, elle est citée dans 10 fiches de plantes, comme l’absinthe, les armoises et le génépi, la tanaisie, la sauge officinale, la sauge des prés et la sauge sclarée, ou encore le genévrier sabine.
I. Sa formule
Sa formule brute est C10H16O, pour une masse molaire de 152,24 g/mol, la même que celle du camphre. Sa charpente est pourtant très différente : un cycle de cinq atomes de carbone, qui porte la fonction cétone, est soudé à un minuscule cycle de trois atomes. Le squelette porte en outre un petit groupe méthyle et un groupe isopropyle.
Trois atomes de carbone de cette charpente sont asymétriques, ce qui permet plusieurs formes. L’alpha- et la bêta-thuyone ne diffèrent que par l’orientation du groupe méthyle. Dans les plantes, on trouve surtout la (−)-alpha-thuyone et la (+)-bêta-thuyone ; leurs images dans un miroir n’ont été décelées pour la première fois qu’en 2016, dans l’huile de sauge, et n’ont pas été trouvées dans les autres huiles à thuyone examinées. La formule dessinée sur cette page est celle de la (−)-alpha-thuyone. Elle a été tracée par ordinateur à partir de la description officielle de la molécule, et non dessinée à la main : chaque liaison y est exacte.
II. Ce qu’elle fait dans la plante
Le rôle de la thuyone a été étudié chez un conifère, le thuya géant, Thuja plicata. Il en fabrique de grandes quantités, qu’il stocke dans des structures glanduleuses de son feuillage, et ces thuyones sont associées à sa résistance aux herbivores, en particulier aux ongulés qui broutent ses rameaux. La plante part d’un autre monoterpène, le (+)-sabinène, qu’une enzyme de la famille des cytochromes P450 oxyde en sabinol ; le sabinol devient ensuite sabinone, puis thuyone.
La teneur en thuyone varie beaucoup d’une plante à l’autre. En 2020, une équipe a analysé sept huiles essentielles de sauge vendues dans le commerce : certaines étaient dominées par la thuyone, d’autres n’en contenaient pas du tout.
III. Ce que l’on sait chez l’être humain
La toxicité de la thuyone s’exerce sur le système nerveux. En 2000, des chercheurs ont montré que l’alpha-thuyone bloque le récepteur du GABA, un messager chimique qui freine l’activité des neurones. Chez la souris, l’intoxication ressemble à celle que provoque la picrotoxinine, un bloqueur classique de ce récepteur, et elle est atténuée par le diazépam et le phénobarbital. Le foie de la souris transforme rapidement l’alpha-thuyone en dérivés hydroxylés, moins toxiques. Chez l’être humain, d’après les études menées sur des préparations de foie, cette transformation passe surtout par une enzyme, le cytochrome CYP2A6. Après la consommation d’une infusion de sauge apportant 575 microgrammes d’alpha-thuyone, des volontaires ont éliminé dans leurs urines ces dérivés, et seulement de faibles quantités de thuyone intacte.
Chez l’animal, les effets dépendent nettement de la dose. Dans une étude de deux ans du programme national de toxicologie des États-Unis, des rats et des souris ont reçu chaque jour de la thuyone par sonde gastrique : presque tous ceux qui recevaient les plus fortes doses ont fait des convulsions, et tous les rats recevant 50 mg par kilo sont morts avant la fin de l’étude. Les rats mâles ont aussi présenté davantage de cancers de la glande préputiale, mais pas les femelles ni les souris. Une revue toxicologique de 2013 retient la toxicité nerveuse comme principal danger, juge les indices de cancer équivoques, estime l’apport quotidien acceptable, par les plantes et l’alimentation, à 3 à 7 mg par jour, et note que les spécialistes tendent aujourd’hui à revoir ce risque à la baisse pour l’être humain.
La liqueur d’absinthe a été accusée, au XIXe siècle, de provoquer l’« absinthisme », avec hallucinations, insomnie et convulsions. L’absinthe, qui avait été interdite, est de nouveau autorisée. En 2006, des chercheurs ont reproduit des absinthes selon des recettes du XIXe siècle et analysé une bouteille ancienne de 1930 : toutes contenaient peu de thuyone, au-dessous de la limite maximale actuelle de 35 mg par litre, et les teneurs très élevées rapportées au XIXe siècle n’ont pas été retrouvées. Ils en concluent que la thuyone n’a joué qu’un rôle mineur, ou nul, dans l’absinthisme.
IV. Précautions
Les précautions concernent l’huile essentielle concentrée, et non la plante employée selon l’usage. Parmi les onze huiles essentielles décrites comme capables de provoquer des convulsions figurent celles d’absinthe, de sauge, de tanaisie, de thuya et de sabine ; les auteurs attribuent ce pouvoir à des cétones comme la thuyone et le camphre. Ils rapportent trois patients en bonne santé, deux adultes et un enfant, qui ont fait une crise d’épilepsie après avoir employé de telles huiles pour se soigner. L’huile de sauge a de même provoqué des convulsions chez un nouveau-né et chez un tout-petit après une exposition accidentelle ; tous deux se sont bien remis.
Comme la teneur en thuyone d’une huile varie beaucoup, on ne peut jamais la supposer faible. Une huile d’absinthe, de sauge officinale, de tanaisie ou de thuya ne s’avale pas, ne s’applique pas sur la peau d’un enfant et se range hors de sa portée ; une femme enceinte ou allaitante, une personne épileptique ou sous traitement demanderont conseil avant tout usage.
Les plantes du site qui en contiennent
Cette liste reprend les fiches du site qui citent ce composé dans la composition de la plante. Si le texte ci-dessus contredit l’une d’elles, c’est lui qui fait foi : la fiche sera revue.
Les 10 fiches qui citent la Thuyone sont rangées ci-dessous par famille. Chaque nom mène à la fiche de la plante.
Astéracées — Absinthe, Armoise blanche, Armoise commune, Armoise maritime, Génépi, Tanaisie commune.
Cupressacées — Genévrier sabine.
Lamiacées — Sauge des prés, Sauge officinale, Sauge sclarée.
Sources
- Wikidata, entrée Q421838 « (−)-α-thujone » (formule brute C10H16O, identifiant PubChem 261491, numéro CAS 546-80-5) ; formule développée et masse molaire calculées avec RDKit à partir de la structure publiée. L’entrée Q27121853, relevée au départ, désigne le groupe des formes de la thuyone ; la β-thuyone correspond à l’entrée Q27121861 (PubChem 91456, CAS 471-15-8).
- Williams J.D., Yazarians J.A., Almeyda C.C., Anderson K.A. et coll., « Detection of the Previously Unobserved Stereoisomers of Thujone in the Essential Oil and Consumable Products of Sage (Salvia officinalis L.) Using Headspace Solid-Phase Microextraction-Gas Chromatography-Mass Spectrometry », Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2016, 64(21), 4319-4326. PMID 27181395.
- Gesell A., Blaukopf M., Madilao L., Yuen M.M. et coll., « The gymnosperm cytochrome P450 CYP750B1 catalyzes stereospecific monoterpene hydroxylation of (+)-sabinene in thujone biosynthesis in western redcedar », Plant Physiology, 2015, 168(1), 94-106. PMID 25829465.
- Rasmussen L.H., Rosenfjeld M., « A rapid GC-FID method for determination of sabinene, β-pinene, α-thujone and β-thujone in the essential oil of Kitchen Sage (Salvia officinalis L.) », Journal of Chromatography B, 2020, 1149, 122159. PMID 32447252.
- Höld K.M., Sirisoma N.S., Ikeda T., Narahashi T. et coll., « Alpha-thujone (the active component of absinthe): gamma-aminobutyric acid type A receptor modulation and metabolic detoxification », Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, 2000, 97(8), 3826-3831. PMID 10725394.
- Pelkonen O., Abass K., Wiesner J., « Thujone and thujone-containing herbal medicinal and botanical products: toxicological assessment », Regulatory Toxicology and Pharmacology, 2013, 65(1), 100-107. PMID 23201408.
- Thamm I., Tiefenbacher K., Rychlik M., « Quantification of α-Thujone and Its Metabolites in Human Urine after Consumption of a Sage Infusion Using Stable Isotope Dilution Assays », Toxins, 2018, 10(12), 511. PMID 30513900.
- National Toxicology Program, « Toxicology and carcinogenesis studies of alpha,beta-thujone (CAS No. 76231-76-0) in F344/N rats and B6C3F1 mice (gavage studies) », National Toxicology Program Technical Report Series, 2011, (570), 1-260. PMID 22127327.
- Lachenmeier D.W., Emmert J., Kuballa T., Sartor G., « Thujone – cause of absinthism? », Forensic Science International, 2006, 158(1), 1-8. PMID 15896935.
- Burkhard P.R., Burkhardt K., Haenggeli C.A., Landis T., « Plant-induced seizures: reappearance of an old problem », Journal of Neurology, 1999, 246(8), 667-670. PMID 10460442.
- Halicioglu O., Astarcioglu G., Yaprak I., Aydinlioglu H., « Toxicity of Salvia officinalis in a newborn and a child: an alarming report », Pediatric Neurology, 2011, 45(4), 259-260. PMID 21907890.








