Le Prince du Lac

Cucurbitacines

Molécule · Phytochimie

Les cucurbitacines sont les molécules qui donnent leur amertume, parfois extrême, aux plantes de la famille des courges, les Cucurbitacées. Ce sont des triterpènes bien connus pour leur goût amer et leur toxicité. Les légumes de cette famille, comme le concombre, sont issus d’ancêtres amers : au fil de la domestication, l’homme a retenu des plantes dont le fruit n’en fabrique plus. Des plantes sauvages de la même famille, comme la bryone ou la coloquinte, en contiennent toujours. Sur ce site, elles sont citées dans 9 fiches de plantes : la bryone dioïque, la coloquinte, le concombre d’âne et le melon sauvage chez les Cucurbitacées, mais aussi l’ibéris amère, les mourons bleu et rouge, la capucine et le bacopa.

I. Ce qui les rassemble

Toutes les cucurbitacines reposent sur un même squelette de triterpène fait de quatre cycles de carbones accolés, le noyau cucurbitane. Ce squelette porte de nombreux atomes d’oxygène, à des positions variées, et ce sont ces variations qui distinguent les différentes cucurbitacines. Les chimistes les répartissent en douze catégories, nommées par des lettres de A à T ; une revue de 2015 en compte plus de deux cents dérivés. Certaines existent aussi sous forme de glycosides, attachées à un sucre.

La cucurbitacine B (C32H46O8) et la cucurbitacine E (C32H44O8) sont parmi les plus étudiées ; leurs formules ne diffèrent que de deux atomes d’hydrogène. Dans les graines de bryone dioïque en germination, des travaux plus anciens avaient montré que la cucurbitacine E est la première à se former. La coloquinte compte aussi les cucurbitacines parmi ses principaux composés actifs, selon une revue de 2021 qui rassemble ses nombreux usages traditionnels.

II. Leur rôle dans la plante

Les cucurbitacines protègent la plante : d’après une étude de 2014 sur le concombre, elles découragent la plupart des ravageurs. Cette étude a identifié les gènes qui commandent leur fabrication, l’un dans les feuilles, l’autre dans le fruit, et elle a retrouvé dans le génome la trace de la sélection exercée par l’homme sur le gène du fruit : c’est ainsi que des concombres doux sont nés d’ancêtres amers.

Cette défense a un revers. Certains insectes, des chrysomèles, sont au contraire attirés par les cucurbitacines, qui les incitent à se nourrir. En 2023, une étude sur une courge, Cucurbita argyrosperma, a trouvé que les variétés cultivées n’en contenaient presque plus dans leurs racines, alors que les formes sauvages en fabriquaient beaucoup ; les larves de deux espèces de chrysomèles préféraient nettement les racines sauvages, ce qui nuisait à l’espèce généraliste mais pas à l’espèce spécialisée.

Les cucurbitacines ne sont pas réservées aux Cucurbitacées. L’ibéris amère, une Brassicacée, en fabrique aussi, et deux insectes spécialistes des Brassicacées, la piéride de la rave et une altise, évitent de la manger. En 2021, des chercheurs ont montré que l’ibéris y parvient par une voie de fabrication différente de celle des courges : la même défense est apparue deux fois, de façon indépendante, au cours de l’évolution.

III. Ce que l’on sait chez l’être humain

Au laboratoire, les cucurbitacines freinent la multiplication des cellules cancéreuses, les poussent à mourir et limitent leur capacité à envahir les tissus. Une revue de 2015 cite, parmi les plus actives, les cucurbitacines B, D, E et I, et signale que certaines renforcent l’effet de médicaments de chimiothérapie. Les résumés que nous avons lus ne font état d’aucun essai clinique chez l’être humain.

Les intoxications, en revanche, sont bien décrites. En Inde, le jus de calebasse, une Cucurbitacée cultivée, est conseillé par des guérisseurs traditionnels contre le diabète, l’hypertension ou les maladies du foie. Une commission d’experts réunie en 2010 par le Conseil indien de la recherche médicale a recensé trois décès et vingt-six hospitalisations après la consommation d’un jus de calebasse extrêmement amer. Les malades souffraient de douleurs abdominales, de vomissements de sang et de diarrhées, et plus de la moitié avaient une tension trop basse ; l’endoscopie montrait des ulcères qui saignaient abondamment dans l’œsophage, l’estomac et le duodénum. Toutes les personnes hospitalisées se sont rétablies, mais aucun antidote n’existe.

Des médecins ont décrit en 2020 le cas d’une femme de 66 ans hospitalisée après avoir mangé une courgette amère : pouls rapide, tension basse, diarrhée sanglante et inflammation du côlon. Elle s’est rétablie en deux jours. Ils notent que ces intoxications, rares, surviennent dans les petits jardins, en lien avec de fortes chaleurs, et que le goût amer est la clé du diagnostic. La coloquinte, enfin, a provoqué chez trois personnes qui l’avaient absorbée lors d’un rituel une colite aiguë avec une diarrhée de type dysentérique, apparue huit à douze heures plus tard ; tous ont guéri en quelques jours.

IV. Précautions

La règle la plus utile est simple : une courgette, une courge, un concombre ou une calebasse dont la chair est anormalement amère ne doit être ni mangé ni bu en jus. La commission indienne recommande de ne jamais consommer un jus de calebasse amer et de consulter immédiatement en cas de malaise, de nausées, de vomissements ou de diarrhée après en avoir bu. Les Cucurbitacées sauvages, comme la bryone dioïque, la coloquinte ou le concombre d’âne, ne doivent pas être consommées.

Les plantes du site qui en contiennent

Cette liste reprend les fiches du site qui citent ce composé dans la composition de la plante. Si le texte ci-dessus contredit l’une d’elles, c’est lui qui fait foi : la fiche sera revue.

Les 9 fiches qui citent les cucurbitacines sont rangées ci-dessous par famille. Chaque nom mène à la fiche de la plante.

Brassicacées — Ibéris amère.

Cucurbitacées — Bryone dioïque, Coloquinte, Concombre d’âne, Melon sauvage.

Plantaginacées — Bacopa.

Primulacées — Mouron bleu, Mouron rouge.

Tropaeolacées — Capucine.

Sources

  • Wikidata, entrées Q27106259 « cucurbitacin B » (C32H46O8, identifiant PubChem 5281316) et Q5192451 « cucurbitacin E » (C32H44O8, PubChem 5281319) : formules brutes.
  • Chen J.C., Chiu M.H., Nie R.L., Cordell G.A., Qiu S.X., « Cucurbitacins and cucurbitane glycosides: structures and biological activities », Natural Product Reports, 2005, 22(3), 386-399. PMID 16010347.
  • Cai Y., Fang X., He C., Li P., Xiao F. et coll., « Cucurbitacins: A Systematic Review of the Phytochemistry and Anticancer Activity », American Journal of Chinese Medicine, 2015, 43(7), 1331-1350. PMID 26503558.
  • Cattel L., Balliano G., Caputo O., Viola F., « Biosynthesis of cucurbitacins in Bryonia dioica seedlings », Planta Medica, 1981, 41(4), 328-336. PMID 17401854.
  • Li Q.Y., Munawar M., Saeed M., Shen J.Q., Khan M.S. et coll., « Citrullus colocynthis (L.) Schrad (Bitter Apple Fruit): Promising Traditional Uses, Pharmacological Effects, Aspects, and Potential Applications », Frontiers in Pharmacology, 2021, 12, 791049. PMID 35145403.
  • Shang Y., Ma Y., Zhou Y., Zhang H., Duan L. et coll., « Biosynthesis, regulation, and domestication of bitterness in cucumber », Science, 2014, 346(6213), 1084-1088. PMID 25430763.
  • Jaccard C., Ye W., Bustos-Segura C., Glauser G., Kaplan I. et coll., « Consequences of squash (Cucurbita argyrosperma) domestication for plant defence and herbivore interactions », Planta, 2023, 257(6), 106. PMID 37127808.
  • Dong L., Almeida A., Pollier J., Khakimov B., Bassard J.E. et coll., « An Independent Evolutionary Origin for Insect Deterrent Cucurbitacins in Iberis amara », Molecular Biology and Evolution, 2021, 38(11), 4659-4673. PMID 34264303.
  • Indian Council of Medical Research Task Force, « Assessment of effects on health due to consumption of bitter bottle gourd (Lagenaria siceraria) juice », Indian Journal of Medical Research, 2012, 135(1), 49-55. PMID 22382183.
  • Jung C., Steuber B., Schwörer H., « Food poisoning by cucurbitacines » (article en allemand, résumé en anglais), Deutsche Medizinische Wochenschrift, 2020, 145(14), 988-990. PMID 32668470.
  • Goldfain D., Lavergne A., Galian A., Chauveinc L., Prudhomme F., « Peculiar acute toxic colitis after ingestion of colocynth: a clinicopathological study of three cases », Gut, 1989, 30(10), 1412-1418. PMID 2583569.
PhytochimieHypericum perforatum BotaniqueQuercus robur GlossaireDactylis glomerata Jardin forêtCorylus avellana Balades botaniquesPapaver rhoeas ArticlesTilia cordata LivresMireille et Jean-Paul Nous rencontrerCichorium intybus