Phtalides
Les phtalides forment une petite famille de substances odorantes, surtout connues chez les Apiacées, l’ancienne famille des ombellifères. Ce sont eux qui donnent au céleri une bonne part de son odeur caractéristique. Les plus cités sont le ligustilide, étudié surtout dans la racine d’angélique chinoise et présent dans celle de la livèche, et le sédanolide du céleri. On les trouve notamment dans les huiles essentielles de ces plantes. Sur ce site, ils sont cités dans 8 fiches de plantes, qui sont toutes des Apiacées : l’ache des marais, la livèche, l’angélique, le persil ou le macéron, entre autres.
I. Ce qui les rassemble
Tous les phtalides partagent un même noyau : un cycle de six atomes de carbone accolé à un petit cycle de cinq atomes refermé par un atome d’oxygène, qui forme une lactone, c’est-à-dire un ester replié en anneau. On distingue les phtalides simples et les phtalides doubles, ou dimères, formés de deux unités assemblées. Contrairement aux terpènes, ils ne sont pas construits à partir de briques à cinq carbones : des expériences de marquage ont montré que la plante les assemble à partir d’unités d’acétate, par la voie dite des polycétides.
Leur histoire commence par un nez. D’après une revue de 2017, les premiers travaux, publiés en 1897 par les chimistes Ciamician et Silber, les ont identifiés comme les substances odorantes de l’huile essentielle de céleri. On les a ensuite isolés, dans la première moitié du vingtième siècle, de deux plantes de la médecine asiatique et de la livèche, que l’on consomme comme aromate. Les phtalides sont confinés à quelques familles de plantes, avant tout les Apiacées, à quelques champignons microscopiques et à des hépatiques, ces petites plantes proches des mousses. Les principales sources étudiées sont des plantes de médecine traditionnelle, comme l’angélique chinoise (Angelica sinensis), appelée danggui en chinois et connue aussi sous le nom de dong quai, ou l’oshá (Ligusticum porteri).
Dans la racine de livèche, une analyse de 1982 a trouvé le ligustilide et le butylidène-phtalide, chacun sous deux formes, ainsi que d’autres phtalides. Dans les feuilles et les tiges de céleri, une étude de 2006 a montré que trois phtalides, dont le sédanolide, sont les substances qui contribuent le plus à l’odeur, crue comme cuite ; à la cuisson, le changement d’odeur tient à d’autres substances, formées par la chaleur, et non aux phtalides.
II. Leur rôle dans la plante
La plante ne fabrique pas ces molécules pour nous, mais leur rôle exact chez elle reste mal établi. La revue de 2017 rapporte que beaucoup de phtalides naturels agissent contre les bactéries, les champignons et les insectes. Un exemple : trois phtalides isolés des graines de céleri, dont le sédanolide, tuent en laboratoire de petits vers, des nématodes ; le sédanolide tue aussi les larves d’un moustique et freine la croissance de levures du genre Candida. Ces résultats font penser à une défense chimique, sans que ce rôle ait été démontré dans la plante vivante.
Le ligustilide a une particularité : il est instable. Une fois extrait, il se dégrade vite et se transforme, sous l’effet de la lumière, en molécules doubles ou triples. Une étude de 2019 montre qu’il n’est jamais aussi stable que dans la plante elle-même, à l’intérieur du matériel végétal d’origine.
III. Ce que l’on sait chez l’être humain
Les plantes riches en phtalides sont employées dans les médecines traditionnelles d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord, et la revue de 2017 note que, pour les Apiacées, les activités mesurées au laboratoire concordent avec leurs usages traditionnels. L’angélique chinoise est reconnue pour accompagner les troubles qui entourent la ménopause. L’instabilité du ligustilide complique pourtant l’étude de ces plantes : les auteurs de l’étude de 2019 soulignent que beaucoup de travaux attribuent à ce seul composé l’activité de la plante sans tenir compte de sa transformation rapide, ce qui plaide pour étudier la plante telle qu’elle est employée. Un essai contrôlé de 1997, chez 71 femmes ménopausées suivies pendant 24 semaines, n’a trouvé à la racine d’angélique chinoise ni effet de type œstrogénique sur l’utérus et le vagin, ni soulagement des bouffées de chaleur supérieur à celui du placebo ; les auteurs précisent que ce résultat vaut pour la racine employée seule.
Chez l’animal, une étude de 1993 a donné à des souris deux phtalides isolés de l’huile de graines de céleri, le 3-n-butylphtalide et le sédanolide. Ils ont renforcé une enzyme de détoxication du foie et de l’intestin, et réduit la fréquence de tumeurs provoquées par une substance cancérigène, de 68 % à 30 % et à 11 % des animaux.
Chez l’être humain, les données viennent d’un médicament. Le butylphtalide, sous la forme appelée dl-3-n-butylphtalide, est largement employé en Chine après un infarctus cérébral, l’accident vasculaire dû à l’obstruction d’une artère du cerveau. Une méta-analyse de 2022 a réuni 57 essais et 8 747 patients : le traitement améliore la récupération de l’autonomie dans la vie quotidienne et réduit le déficit neurologique et la mortalité à court terme, mais les données restent insuffisantes pour savoir s’il réduit la mortalité ou la dépendance à long terme. En 2023, un grand essai mené dans 59 centres chinois, chez 1 216 patients traités par ailleurs pour déboucher l’artère, a trouvé une bonne récupération à trois mois chez 56,7 % des patients sous butylphtalide contre 44,0 % sous placebo. Ces résultats concernent la molécule isolée, donnée en perfusion ou en gélules à dose médicamenteuse ; ils ne disent rien, ni en bien ni en mal, du céleri ou de la livèche.
IV. Précautions
Le céleri, la livèche et le persil sont des aliments et des aromates de toujours. Pour le médicament, la méta-analyse de 2022 relève comme effets indésirables les plus fréquents une élévation des enzymes du foie, des éruptions cutanées et des troubles digestifs, sans effet indésirable grave rapporté. Pour l’angélique chinoise, un cas publié en 1999 décrit une femme traitée par un anticoagulant, la warfarine, dont la coagulation s’est nettement allongée, avec un INR plus que doublé, après quatre semaines de prise de la plante ; les valeurs sont revenues à la normale un mois après l’arrêt. Le mécanisme reste inconnu, et rien ne permet de l’attribuer aux phtalides plutôt qu’à un autre constituant de la plante. Une personne sous anticoagulant ou sous tout autre traitement qui envisage de prendre de l’angélique chinoise doit en parler à son médecin.
Les plantes du site qui en contiennent
Cette liste reprend les fiches du site qui citent ce composé dans la composition de la plante. Si le texte ci-dessus contredit l’une d’elles, c’est lui qui fait foi : la fiche sera revue.
Les 8 fiches qui citent les phtalides sont rangées ci-dessous par famille. Chaque nom mène à la fiche de la plante.
Apiacées — Ache des marais, Angélique des bois, Dong quai, Fenouil des alpes, Ligustique mutelline, Livèche officinale, Macéron, Persil.
Sources
- León A., Del-Ángel M., Ávila J.L., Delgado G., « Phthalides: Distribution in Nature, Chemical Reactivity, Synthesis, and Biological Activity », Progress in the Chemistry of Organic Natural Products, 2017, 104, 127-246. PMID 28160212.
- Gijbels M.J., Scheffer J.J., Baerheim Svendsen A., « Phthalides in the essential oil from roots of Levisticum officinale », Planta Medica, 1982, 44(4), 207-211. PMID 17402120.
- Kurobayashi Y., Kouno E., Fujita A., Morimitsu Y., Kubota K., « Potent odorants characterize the aroma quality of leaves and stalks in raw and boiled celery », Bioscience, Biotechnology, and Biochemistry, 2006, 70(4), 958-965. PMID 16636464.
- Momin R.A., Nair M.G., « Mosquitocidal, nematicidal, and antifungal compounds from Apium graveolens L. seeds », Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2001, 49(1), 142-145. PMID 11305251.
- Duric K., Liu Y., Chen S.N., Lankin D.C., Nikolic D. et coll., « Studying Mass Balance and the Stability of (Z)-Ligustilide from Angelica sinensis Helps to Bridge a Botanical Instability-Bioactivity Chasm », Journal of Natural Products, 2019, 82(9), 2400-2408. PMID 31478376.
- Zheng G.Q., Kenney P.M., Zhang J., Lam L.K., « Chemoprevention of benzo[a]pyrene-induced forestomach cancer in mice by natural phthalides from celery seed oil », Nutrition and Cancer, 1993, 19(1), 77-86. PMID 8446516.
- Wang H., Ye K., Li D., Liu Y., Wang D., « DL-3-n-butylphthalide for acute ischemic stroke: An updated systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials », Frontiers in Pharmacology, 2022, 13, 963118. PMID 36120291.
- Wang A., Jia B., Zhang X., Huo X., Chen J. et coll., « Efficacy and Safety of Butylphthalide in Patients With Acute Ischemic Stroke: A Randomized Clinical Trial », JAMA Neurology, 2023, 80(8), 851-859. PMID 37358859.
- Hirata J.D., Swiersz L.M., Zell B., Small R., Ettinger B., « Does dong quai have estrogenic effects in postmenopausal women? A double-blind, placebo-controlled trial », Fertility and Sterility, 1997, 68(6), 981-986. PMID 9418683.
- Page R.L., Lawrence J.D., « Potentiation of warfarin by dong quai », Pharmacotherapy, 1999, 19(7), 870-876. PMID 10417036.








